Retentissez trompettes car c’est le jour du plus grand de mes triomphes ! Que ma victoire soit couronnée de gloire car j’ai vaincu mille périls. La partie était pourtant loin d’être gagnée et longtemps j’ai redouté l’échec. Mais je me suis acharné. Le combat était beau et l’adversaire répondait à mes charges avec aplomb et astuce. Je me suis accroché. Somme toute – malgré les embuches et l’usure de me forces – je crois que toute cette aventure s’est jouée au mental. Aujourd’hui, j’ai affronté un lit-parapluie.

A : Bon, tu écris, très bien. Mais qu’est-ce que tu écris au juste ?
B : Qu’est ce que j’écris ? Tout un tas de choses… Depuis aussi loin que je me souvienne, j’écris mon prénom. Un peu plus tard, sans que je ne puisse en préciser la date, j’y ai ajouté mon nom. Encore aujourd’hui je dois avouer les écrire très souvent, l’un et l’autre conjoints, à tout bout de champ pour dire vrai. Ensuite, j’ai longtemps gratté du papier sous la dictée des autres, bien que je m’y astreigne de moins en moins ces derniers temps. Il y a aussi quelques lettres à l’attention de différents destinataires, un vieillard barbu en habits rouges, des amours estivales, des amis de toujours ou les services fiscaux. Assez régulièrement, en parallèle, j’ai pris l’habitude de dresser des listes, de provisions à collecter chez l’épicier par exemple, mais aussi de missions administratives à exécuter, de cadeaux à offrir voire même de chansons variées en vue de la création d’une compilation dansante. Bien qu’ils se fassent plus rares, je voudrais également évoquer ici les faire-part de naissances ou de décès dans lesquels j’excelle. L’écriture de cartes-souvenirs, quant à elle, tient une place particulière. Qu’elles soient d’anniversaire et obéissent à un calendrier précis ou plus librement postées depuis d’exotiques destinations au gré de mes voyages de par le vaste monde, j’y prends un malin plaisir. Récemment, davantage par nécessité que par choix, je versais surtout dans les attestations de déplacement dérogatoire. On s’adapte toujours. J’écris tout un tas de choses comme je le disais. Beaucoup. Sans cesse. Et entre ces diverses productions de ma plume, il m’arrive parfois – par exception au final – d’écrire de la poésie.

L’écrivain peut aussi être apparenté à la seiche : ils crachent pareillement leur encre noire au visage de leur prochain. L’une et l’autre ont choisi cette curieuse réponse aux agressions d’un monde cruel.

Je cours à toute bourre, dans les chemins de traverse et le lit sec des ruisseaux, je bois dans les cimetières, reprends mon souffle sur le parvis des chapelles isolées. Souvent, je me perds et j’adore ça. Il m’arrive de débusquer des animaux sauvages – surtout en lisière des forêts – je les salue tous avec les honneurs, mis à part les serpents qui m’effraient. En route, j’apprends le nom des lieux-dits alentours, je les récite au fil de mes visites régulières. On croit que je fais de l’exercice, mais en vérité je suis sur les talons des temps lancés dans leur perpétuelle fuite. Si jamais, un jour, je parviens à les rattraper – que cette déclaration fasse foi – promis, je leur fais un croche-patte, voire je les tacle.

Mais bordel c’est où ce bled que vous appelez Perdralen ? Ce nom sonne comme une cité légendaire, à moins qu’il ne s’agisse d’un vulgaire patelin breton… Quoi qu’il en soit, tout le monde en parle et semble courir dans cette direction. Moi je veux bien participer à cet étrange pèlerinage mais il faudra que quelqu’un finisse par m’indiquer le chemin.

Adélaïde est d’une élégance rare dont sa prose est un parfait reflet. Elle écrit des fictions historiques dans les cafés, surtout à l’heure du thé, bien qu’elle ait personnellement toujours préféré le chocolat chaud. Elle fréquente alternativement plusieurs adresses. Dans chacune elle a des habitudes différenciées – s’installer en terrasse, à l’intérieur, sur une banquette de moleskine ou sur le zinc par exemple – mais celle d’écrire est aussi invariable qu’incurable. Amoureuse de la matérialité de son acte, c’est initialement sur des cahiers lignés à spirales et au stylo plume qu’Adélaïde compose, recompose et décompose les romances du passé.

Jusqu’à son dix-septième printemps, elle a ainsi laissé couler son encre bleue et des jours paisibles. Mais au-delà de cet âge – et sans qu’elle n’ait souffert le moins du monde du défaut de sérieux qui dit-on le caractérise – sa quiétude prit fin. Les clients de ces établissements qui étaient jusqu’alors l’inspiration bigarrée et distante de ses personnages devinrent importuns. La voyant nubile et isolée face à son papier à bleuir, sous ses airs romantiques, les soulards désinhibés et les beaux parleurs devinaient à tort en elle une fleur facile à cueillir. Alors qu’elle rapportait sur sa page l’assaut d’une bataille épique, sa tasse fumante en marge, un quadragénaire aviné lui faisait maladroitement la cour, prétendant s’intéresser à ses écrits, sans gênes pour conter sa propre histoire. Les types de la sorte – mais quelques femmes se sont également prêtées à l’exercice – elle les éconduisait toutes et tous avec politesse, toujours égale à elle-même.

Mais Adélaïde regrettait amèrement d’avoir perdu l’invisibilité qui lui permettait, à l’insu de tous, de réinventer notre monde. Afin de poursuivre son travail dans les meilleures conditions, elle songea un temps à se travestir en une veuve dissuasive, à changer de coiffure pour une mise-en-pli et à porter des chutes de rideaux en guise de robe, mais elle n’en fit rien. Plutôt que ça, elle se résolut finalement à troquer ses vieux cahiers d’écolière pour son téléphone portable. Le sacrifice de son confort d’écriture sur l’autel de sa tranquillité lui coûta mais le jeu en valait assurément la chandelle car dès qu’elle fit danser ses pouces sur l’écran tactile de son appareil, elle devint furtive. Alors semblable à toutes ses contemporaines, Adélaïde se fondit dans la masse. Et sous ce spécieux prétexte de conversion à la modernité, tandis qu’elle continuait d’avancer ses récits fiévreux arrachés à l’oubli, on lui ficha la paix.