Un soleil de plomb zénithal lézarde la terre. Sous son canotier et le figuier, il bouquine, installé jambes croisées sur une chaise dépliée. Pas le moindre vent ne souffle. Même à l’ombre des larges feuilles, la chaleur est accablante tout comme l’est la lecture de cette nouveauté littéraire qui lui tombe des mains. Sous ces poids divers, sa posture change, il soupire et s’écrase finalement au fond de son siège. Il ne lit plus et s’évente du livre d’un geste las. C’est alors que, par la voie des airs, lui parvient tranquillement un duvet de chardon. Cette aigrette de plumes soyeuses est ondoyante, jusqu’à ce qu’elle attarde son vol stationnaire juste au-dessus de lui, à portée de main s’il avait eu le bras long. Durant un bon moment suspendu, il fixe attentivement cette structure parfaite de la nature venue lui apprendre la légèreté. Puis, toujours avec délicatesse, le parachute qui sème à tout vent reprend son voyage par ascension graduelle. Depuis sa chaise, il continue de scruter cette forme discrète jusqu’à sa disparition absolue dans l’éclatant bleu du ciel. Et, à la voir voler ainsi, avec tant de grâce, il en arrive même à oublier le piquant des feuilles du chardon des champs. Il médite sur les métamorphoses. Dans le jardin silencieux, il murmure pour lui-même (et pour le primo-romancier pesant qui repose désormais sur la pelouse): Prends-en de la graine mon garçon.

On s’abîme souvent à convoiter les cimes, je me demande si l’inverse se vérifie. S’élève-t-on à viser les abysses ?

Avant le grand confinement, mes prétendus semblables – de leur bon gré – pratiquaient déjà une certaine forme de distanciation sociale dans le métro : les yeux rivés sur l’écran de leur jeux flash ou perdus à la contemplation des abréviations de leurs conversations instantanées, mes contemporains avaient leurs oreilles bouchées par des écouteurs, sourds à l’autre. Crise sanitaire oblige, le port du masque est devenu de rigueur pour tous dans les rames. Ce sont désormais la bouche et le nez que chacun garde pour soi, ne respirant plus d’autre air que sa propre haleine. Les usagers des souterrains évoluent de plus en plus en circuit fermé, c’est indéniable. Considérant le processus d’isolement sensoriel à l’œuvre, je me demande si l’on peut encore dignement parler de transport en commun.

Convertie à la modernité, Adélaïde ne se sépare plus de son smartphone pour écrire dans les bistrots. Elle l’a en mains qu’elle soit au comptoir, calfeutrée au fond de la salle ou à se prélasser en terrasse. Devenue petite Poucette, Adélaïde est une écrivaine digitale, ses deux doigts préhenseurs appliqués à la saisie de ses chroniques historiques. Cet appareillage lui apporte toute la discrétion requise à la poursuite de son travail. Évidemment elle regrette le sacrifice de sa plume mais comme elle ne saurait se résoudre à ne plus la voir danser sur ses pages lignées, Adélaïde se rachète le soir, tard, quand dans son étroite chambre estudiantine elle reprend de façon manuscrite la production diurne, telle une moniale copiste médiévale. Ce jour-là, dans un bar branché à l’ambiance musicale douteuse, elle est assise sur un tabouret haut, les coudes posés sur les hanches. Elle rédige les pérégrinations d’un troubadour – personnage secondaire d’une saga qu’elle achève – quand une douleur fulgurante à la main interrompt son récit. Par un réflexe récemment contracté au contact ténu de son téléphone, au mépris du mal, elle fait une recherche en ligne et visite divers forums médicaux. Le diagnostic est sans appel. Adélaïde souffre d’une tendinite aux pouces, inflammation des tendons que les anglo-saxons ont baptisé avec justesse thumb text injury (littéralement, blessure textuelle des pouces). À trop vouloir être en phase avec son époque, elle en éprouve les maux.

Le phénomène qui se joue lorsque son cahier est ouvert relève du surnaturel. Dès que sa double page blanche est déployée face au ciel, c’est comme si elle attirait à elle tous les tourments immanents à l’humanité pour les sceller sur le papier. Les désespoirs venus de toutes parts obéissent à cet étrange magnétisme exercé par cet assemblage de feuillets. Les soupirs et souffrances, plaintes et doléances sont aussi conviées à s’y recueillir. D’une certaine manière, en happant ainsi les maux du monde pour les enclore sur ses pages de malheurs, ce cahier fonctionne à l’inverse de la boîte de Pandore. Mais ni l’une ni l’autre ne saurait en contenir la totalité. Et la fin de ces deux histoires est similaire : on se résout à refermer le cahier comme on a jadis refermé la boîte.

J’ai un ami philosophe qui vit sur le dos de la société. Il m’explique que c’est absolument sans risque car elle est là, couchée, face contre sol, et qu’il n’y a pas la moindre chance qu’elle se relève.

Ne laisse pas à ton ego le temps de se durcir. Malaxe et pétris-le, des deux mains, tous les jours travaille-le au corps et sans répit, car il serait fort préjudiciable qu’à trop faire mine qu’il n’existe pas, par excès de désintérêt, il finisse dans son coin par acquérir forme solide et définitive. Ce serait alors trop tard.