Je cours à toute bourre, dans les chemins de traverse et le lit sec des ruisseaux, je bois dans les cimetières, reprends mon souffle sur le parvis des chapelles isolées. Souvent, je me perds et j’adore ça. Il m’arrive de débusquer des animaux sauvages – surtout en lisière des forêts – je les salue tous avec les honneurs, mis à part les serpents qui m’effraient. En route, j’apprends le nom des lieux-dits alentours, je les récite au fil de mes visites régulières. On croit que je fais de l’exercice, mais en vérité je suis sur les talons des temps lancés dans leur perpétuelle fuite. Si jamais, un jour, je parviens à les rattraper – que cette déclaration fasse foi – promis, je leur fais un croche-patte, voire je les tacle.
Auteur : Boris Vendimia
Mais bordel c’est où ce bled que vous appelez Perdralen ? Ce nom sonne comme une cité légendaire, à moins qu’il ne s’agisse d’un vulgaire patelin breton… Quoi qu’il en soit, tout le monde en parle et semble courir dans cette direction. Moi je veux bien participer à cet étrange pèlerinage mais il faudra que quelqu’un finisse par m’indiquer le chemin.
Je plie sous le poids de ces regards qui m’épient, dit-elle.
Adélaïde est d’une élégance rare dont sa prose est un parfait reflet. Elle écrit des fictions historiques dans les cafés, surtout à l’heure du thé, bien qu’elle ait personnellement toujours préféré le chocolat chaud. Elle fréquente alternativement plusieurs adresses. Dans chacune elle a des habitudes différenciées – s’installer en terrasse, à l’intérieur, sur une banquette de moleskine ou sur le zinc par exemple – mais celle d’écrire est aussi invariable qu’incurable. Amoureuse de la matérialité de son acte, c’est initialement sur des cahiers lignés à spirales et au stylo plume qu’Adélaïde compose, recompose et décompose les romances du passé.
Jusqu’à son dix-septième printemps, elle a ainsi laissé couler son encre bleue et des jours paisibles. Mais au-delà de cet âge – et sans qu’elle n’ait souffert le moins du monde du défaut de sérieux qui dit-on le caractérise – sa quiétude prit fin. Les clients de ces établissements qui étaient jusqu’alors l’inspiration bigarrée et distante de ses personnages devinrent importuns. La voyant nubile et isolée face à son papier à bleuir, sous ses airs romantiques, les soulards désinhibés et les beaux parleurs devinaient à tort en elle une fleur facile à cueillir. Alors qu’elle rapportait sur sa page l’assaut d’une bataille épique, sa tasse fumante en marge, un quadragénaire aviné lui faisait maladroitement la cour, prétendant s’intéresser à ses écrits, sans gênes pour conter sa propre histoire. Les types de la sorte – mais quelques femmes se sont également prêtées à l’exercice – elle les éconduisait toutes et tous avec politesse, toujours égale à elle-même.
Mais Adélaïde regrettait amèrement d’avoir perdu l’invisibilité qui lui permettait, à l’insu de tous, de réinventer notre monde. Afin de poursuivre son travail dans les meilleures conditions, elle songea un temps à se travestir en une veuve dissuasive, à changer de coiffure pour une mise-en-pli et à porter des chutes de rideaux en guise de robe, mais elle n’en fit rien. Plutôt que ça, elle se résolut finalement à troquer ses vieux cahiers d’écolière pour son téléphone portable. Le sacrifice de son confort d’écriture sur l’autel de sa tranquillité lui coûta mais le jeu en valait assurément la chandelle car dès qu’elle fit danser ses pouces sur l’écran tactile de son appareil, elle devint furtive. Alors semblable à toutes ses contemporaines, Adélaïde se fondit dans la masse. Et sous ce spécieux prétexte de conversion à la modernité, tandis qu’elle continuait d’avancer ses récits fiévreux arrachés à l’oubli, on lui ficha la paix.
Il faut aussi que tu ménages tes méninges.
Le manuscrit de Sur la route s’apparente à un rouleau. Jack Kerouac a assemblé les feuilles blanches sur leur côté le plus court avant de les charger dans sa machine à écrire et de les frapper frénétiquement de sa prose sous benzédrine. Une fois l’ouvrage terminé, ce sont plus de trente-six mètres de papier qui serpentaient à ses pieds pour évoquer le chemin parcouru. Sans avoir l’outrecuidance de rivaliser avec ce manifeste beat, on peut néanmoins remarquer que – à leur manière – les écrits chroniques prennent également la forme d’une bobine qu’il convient de dérouler. De plus, ces derniers présentent l’inestimable avantage de leur virtualité qui leur épargnera d’être déchirés et dévorés par le chien d’un ami.
Le dictionnaire recèle bien des trouvailles. Eumolpe : n.m. Espèce de coléoptère dont la larve est nuisible aux racines sur lesquelles elle vit. Autre nom usuel : écrivain.
La lecture de La Métamorphose m’avait déjà mis la puce à l’oreille, cette définition confirme : les écrivains ne sont rien de plus que de petits insectes destructeurs.
Si j’avais des yeux derrière la tête, il faudrait sérieusement que je reconsidère ma gauche et ma droite.
La sagesse collective a forgé l’adage suivant : Ce sont les petites histoires qui font la grande Histoire. Je juge cette phrase très pertinente, surtout à la lumière de deux citations complémentaires qui m’ont particulièrement éclairé.
Il y a Georges Perec qui, dans W, écrit l’Histoire avec sa grande hache pour évoquer l’aveugle déroulement des évènements.
Avant lui, Franz Kafka expliquait dans une lettre à son ami Oskar Pollak qu’une véritable histoire, un livre, doit être un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous.
Fort de ces rapprochements, je pense que le débat relève moins d’une question de majuscules que de haches. Malheureusement, par les temps qui courent – si l’on attend de la littérature qu’elle change le monde – je crains que l’on ne puisse se contenter de compter sur Hachette. Ce nom dénote un défaut d’envergure flagrant. Il faut voir plus grand. Organisons plutôt le déterrage d’une hache de guerre à double tranchant pour tailler copieusement dans le vif du sujet.
Du geste barrière à l’étranglement arrière, le coude est capable du meilleur comme du pire.
