Adélaïde est d’une élégance rare dont sa prose est un parfait reflet. Elle écrit des fictions historiques dans les cafés, surtout à l’heure du thé, bien qu’elle ait personnellement toujours préféré le chocolat chaud. Elle fréquente alternativement plusieurs adresses. Dans chacune elle a des habitudes différenciées – s’installer en terrasse, à l’intérieur, sur une banquette de moleskine ou sur le zinc par exemple – mais celle d’écrire est aussi invariable qu’incurable. Amoureuse de la matérialité de son acte, c’est initialement sur des cahiers lignés à spirales et au stylo plume qu’Adélaïde compose, recompose et décompose les romances du passé.

Jusqu’à son dix-septième printemps, elle a ainsi laissé couler son encre bleue et des jours paisibles. Mais au-delà de cet âge – et sans qu’elle n’ait souffert le moins du monde du défaut de sérieux qui dit-on le caractérise – sa quiétude prit fin. Les clients de ces établissements qui étaient jusqu’alors l’inspiration bigarrée et distante de ses personnages devinrent importuns. La voyant nubile et isolée face à son papier à bleuir, sous ses airs romantiques, les soulards désinhibés et les beaux parleurs devinaient à tort en elle une fleur facile à cueillir. Alors qu’elle rapportait sur sa page l’assaut d’une bataille épique, sa tasse fumante en marge, un quadragénaire aviné lui faisait maladroitement la cour, prétendant s’intéresser à ses écrits, sans gênes pour conter sa propre histoire. Les types de la sorte – mais quelques femmes se sont également prêtées à l’exercice – elle les éconduisait toutes et tous avec politesse, toujours égale à elle-même.

Mais Adélaïde regrettait amèrement d’avoir perdu l’invisibilité qui lui permettait, à l’insu de tous, de réinventer notre monde. Afin de poursuivre son travail dans les meilleures conditions, elle songea un temps à se travestir en une veuve dissuasive, à changer de coiffure pour une mise-en-pli et à porter des chutes de rideaux en guise de robe, mais elle n’en fit rien. Plutôt que ça, elle se résolut finalement à troquer ses vieux cahiers d’écolière pour son téléphone portable. Le sacrifice de son confort d’écriture sur l’autel de sa tranquillité lui coûta mais le jeu en valait assurément la chandelle car dès qu’elle fit danser ses pouces sur l’écran tactile de son appareil, elle devint furtive. Alors semblable à toutes ses contemporaines, Adélaïde se fondit dans la masse. Et sous ce spécieux prétexte de conversion à la modernité, tandis qu’elle continuait d’avancer ses récits fiévreux arrachés à l’oubli, on lui ficha la paix.

Le manuscrit de Sur la route s’apparente à un rouleau. Jack Kerouac a assemblé les feuilles blanches sur leur côté le plus court avant de les charger dans sa machine à écrire et de les frapper frénétiquement de sa prose sous benzédrine. Une fois l’ouvrage terminé, ce sont plus de trente-six mètres de papier qui serpentaient à ses pieds pour évoquer le chemin parcouru. Sans avoir l’outrecuidance de rivaliser avec ce manifeste beat, on peut néanmoins remarquer que – à leur manière – les écrits chroniques prennent également la forme d’une bobine qu’il convient de dérouler. De plus, ces derniers présentent l’inestimable avantage de leur virtualité qui leur épargnera d’être déchirés et dévorés par le chien d’un ami.

Le dictionnaire recèle bien des trouvailles. Eumolpe : n.m. Espèce de coléoptère dont la larve est nuisible aux racines sur lesquelles elle vit. Autre nom usuel : écrivain.
La lecture de La Métamorphose m’avait déjà mis la puce à l’oreille, cette définition confirme : les écrivains ne sont rien de plus que de petits insectes destructeurs.

La sagesse collective a forgé l’adage suivant : Ce sont les petites histoires qui font la grande Histoire. Je juge cette phrase très pertinente, surtout à la lumière de deux citations complémentaires qui m’ont particulièrement éclairé.

Il y a Georges Perec qui, dans W, écrit l’Histoire avec sa grande hache pour évoquer l’aveugle déroulement des évènements.

Avant lui, Franz Kafka expliquait dans une lettre à son ami Oskar Pollak qu’une véritable histoire, un livre, doit être un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous.

Fort de ces rapprochements, je pense que le débat relève moins d’une question de majuscules que de haches. Malheureusement, par les temps qui courent – si l’on attend de la littérature qu’elle change le monde – je crains que l’on ne puisse se contenter de compter sur Hachette. Ce nom dénote un défaut d’envergure flagrant. Il faut voir plus grand. Organisons plutôt le déterrage d’une hache de guerre à double tranchant pour tailler copieusement dans le vif du sujet.

J’ai constitué une belle collection des couvre-chefs que j’ai portés à différents âges. C’est un merveilleux témoignage de mon passé. Il y a une casquette, peu de bonnets, quelques bérets et plusieurs chapeaux, de paille ou de feutre. Ils trônent tous au sommet d’une étagère qui jouxte mon bureau. En contre plongée de leur exposition permanente, je les regarde souvent. Ils me rendent fier. Car chacun d’entre eux évoque fidèlement la mémoire du chef qu’il a couvert.

Sa blessure est béante, elle fait un large trou. Pour aseptiser le tout, il l’arrose de gnôle – il ne craint pas la brûlure éthylique sur sa chair à vif – mais la plaie est profonde et il en faut toujours plus. Il se demande combien de litres il peut encore y verser, avant que cela ne déborde.