L’expression courir comme un dératé trouve son origine dans les croyances des anciens. Selon eux, la rate était responsable de ce handicap majeur à la course qu’est le point de côté. Ainsi, à l’Antiquité, pensait-on que les marathoniens, rapides et endurants, étaient dépourvus de cette viscère. Afin d’améliorer mes performances je songe parfois à l’ablation, mais – pour tout dire – je crains les hôpitaux, les chirurgiens et tout le tintouin, alors j’assume finalement de continuer à courir comme un raté.

Chaque soir pour réchauffer mon foyer et qu’il soit digne de ce nom, j’allume un feu de cheminée. Je suis devenu expert en la matière, comme d’autres en épidémiologie. Après étude préalable de tous les bois, de leur nature et de leur état de sècheresse, je dispose – par ordre d’affinités – les sarments, les branches et autres bûches. Je relis le journal sacrifié à l’occasion pour m’assurer de la nature hautement inflammable des informations qu’il contient, puis je froisse ses pages (remarque : quand elles sont trop fraîches, les nouvelles ne prennent pas). Je gratte une allumette et, dès lors, suis hypnotisé par les premières flammes : le feu fascine, sa démonstration est à chaque fois identique tout en étant parfaitement unique. Un reflet se fait brillant au fond de mon œil. Dans l’âtre, le démarrage est prometteur et je recharge de combustibles pour assurer la continuité de mon entreprise pyromane. L’envie saugrenue me prend d’écrire et je rejoins la table dans l’idée de scribouiller quelques vers. Devant moi, sous surveillance, le spectacle des mèches bleues, les étincelles crépitantes, des tisons rougeoyants, leurs nervures incandescentes et la combustion comme assurance qu’il n’en restera finalement rien. Plusieurs heures partent en fumée sans que je n’écrive la moindre ligne. À quoi bon ? De toute façon, j’avais en tête un poème à l’image des cendres.

Il devait s’adresser à toutes et à tous depuis le grand pupitre et le rendez-vous promettait d’être suivi. Comme il voulait faire bonne impression – ne blesser personne dans l’auditoire – il avait pris ses précautions et les devants en se collant sur la tronche des étiquettes autocollantes. Sous la forme de messages clairs, elles annonçaient la couleur et il y en avait pour tous les goûts, bien que, d’ordinaire, on ne discute pas de ces choses-là. À en croire l’affichage sur sa face, il était féministe, écologiste, anti-raciste (et aussi anti-grosso, glotto, handicapo, homophobe), pro-bonheur, j’en passe, et des meilleures. Les étiquettes en disaient long : sur une, on apprenait qu’il était adhérent d’honneur à l’amicale des abeilles ; une autre, plus générale, le désignait comme pourfendeur d’injustices sociales en tout genre. Car il ne fallait oublier personne, dans les loges encore, il griffonnait nerveusement ses étiquettes qui finirent par couvrir l’intégralité de son visage. Vint le moment de rejoindre l’estrade. En chemin, il évita remarquablement de se prendre les pieds dans le tapis rouge. Posté devant le micro ouvert, il ne vit pas la foule du parterre et ce fut tant mieux pour la gestion de son stress. Il s’avança pour articuler son discours mûrement écrit mais rien ne sortit. Il se sentit incapable, désemparé, dépossédé de ses mots, comme bâillonné. Les étiquettes parlaient à sa place, il n’y avait plus rien à dire. Durant de gênantes minutes muettes, il se tint coi devant son public. Il crut qu’on lui jetterait des tomates pourries, qu’on lui réserverait un concert de casseroles, mais, contre toute attente, ce fut des fleurs qu’il reçut. Son silence se révéla triomphant et il eut en récompense des applaudissements retentissants qui n’en finissaient plus.

Le vent des fous souffle tout ce qui est sur son passage. Au mépris de l’avis de tempête, j’ai décidé de m’aventurer dehors au milieu de la nuit. Ma grotte sent le renfermé et ma tête a bien besoin d’être aéré. Parmi les autres raisons qui m’ont résolu à sortir, il y a aussi que la ventilation est vivement recommandée de nos jours, et que brasser de l’air est une activité qui a le vent en poupe. J’ancre bas mon centre de gravité pour évoluer à l’extérieur, ainsi – brindille que je suis – je ne m’envole pas comme une vulgaire promesse. En bordure du jardin, je vois une allée de cyprès qui dansent sous les bourrasques. Les ombres de leur silhouette se plient, se déhanchent et se démènent, valdinguent dans tous les sens et de toutes leurs branches. Leur chorégraphie délirante me subjugue. Dans cette boîte de nuit à ciel ouvert sur les étoiles, les cyprès font une fête de tous les diables et je veux en être.

L’action se déroule à une époque relativement récente bien qu’elle paraisse lointaine, celle durant laquelle nous étions encore libres de fréquenter les bistrots. Les souvenirs qu’alors nous constituions innocemment sont devenus précieux et ils aideront à passer l’hiver car ils tiennent chaud. Ce soir-là, les amoureux ont décidé de sortir dans les beaux quartiers. Elle est dans la salle de bain, affairée devant le miroir, dans l’attente que ce dernier lui révèle la toilette à élire. Elle a déjà passé quatre tenues différentes, d’égales élégances, et finit bien-sûr par opter pour la première. Lui, il patiente, allongé sur le lit, il fume en feuilletant le recueil L’amour la poésie de Paul Éluard. Entre deux essayages, nonchalant, il tourne la tête vers la porte entrebâillée pour se rincer l’œil. Il aborde le célèbre poème La Terre est bleue comme une orange quand elle surligne de mascara son regard océan et déclare finalement être prête. Il est arraché aux vers surréalistes et s’abstient de remarquer que ce n’est pas trop tôt, ce pour quoi, si elle le savait, elle le remercierait. Ils sont rapidement dans la rue qui est animée. Sur le trottoir et sous la nuit automnale, il y a de la vie, on croise des groupes d’amis avinés, des couples bras-dessus bras-dessous qui reviennent du théâtre et – au coin de la place – un vendeur de marrons chauds avec une moustache. On ne sait pas vraiment ce que célèbrent les vitrines, mais elles sont lumineuses. Les amoureux marchent jusqu’à entrer dans ce bar branché où il fait bon. Il est bondé mais on leur trouve par bonheur une place. Ils s’approprient l’espace en posant leur manteau puis leur cul sur les chaises, leurs coudes sur la table. L’ambiance est agréable, du jazz et quelques éclats de rires courent la salle. Elle est toute sourire et, excitée par sa gourmandise, se jette sur le menu des tapas sophistiquées et hors de prix. Lui, par automatisme, a saisi la carte des cocktails. Il envisage un Blue Lagoon pour commencer. Cette consommation pourrait satisfaire de légitimes envies d’évasion. Il remarque aussi que la liqueur curaçao entre dans sa composition. Ainsi – se dit-il – il n’y a pas que la Terre qui est bleue comme une orange.

C’est une période difficile pour toutes celles et ceux qui sont épris de Liberté. Pour patienter, durant un mois au moins, souhaitons-leur de trouver une maîtresse intérimaire dans un périmètre n’excédant pas le kilomètre. Nécessairement, celle-ci ne sera pas en mesure de rivaliser, condamnée à n’être qu’un piètre palliatif. La nouvelle n’arrivera pas à la cheville de la beauté regrettée de Liberté – ni même au talon des jouissances qu’elle prodiguait – mais bon, nous-y revoilà, il faut bien trouver des occupations.