Le vent des fous souffle tout ce qui est sur son passage. Au mépris de l’avis de tempête, j’ai décidé de m’aventurer dehors au milieu de la nuit. Ma grotte sent le renfermé et ma tête a bien besoin d’être aéré. Parmi les autres raisons qui m’ont résolu à sortir, il y a aussi que la ventilation est vivement recommandée de nos jours, et que brasser de l’air est une activité qui a le vent en poupe. J’ancre bas mon centre de gravité pour évoluer à l’extérieur, ainsi – brindille que je suis – je ne m’envole pas comme une vulgaire promesse. En bordure du jardin, je vois une allée de cyprès qui dansent sous les bourrasques. Les ombres de leur silhouette se plient, se déhanchent et se démènent, valdinguent dans tous les sens et de toutes leurs branches. Leur chorégraphie délirante me subjugue. Dans cette boîte de nuit à ciel ouvert sur les étoiles, les cyprès font une fête de tous les diables et je veux en être.
Auteur : Boris Vendimia
On peut résumer à un dicton ce temps perdu qui ne sera jamais retrouvé : donner ses données et repeindre ses volets.
L’action se déroule à une époque relativement récente bien qu’elle paraisse lointaine, celle durant laquelle nous étions encore libres de fréquenter les bistrots. Les souvenirs qu’alors nous constituions innocemment sont devenus précieux et ils aideront à passer l’hiver car ils tiennent chaud. Ce soir-là, les amoureux ont décidé de sortir dans les beaux quartiers. Elle est dans la salle de bain, affairée devant le miroir, dans l’attente que ce dernier lui révèle la toilette à élire. Elle a déjà passé quatre tenues différentes, d’égales élégances, et finit bien-sûr par opter pour la première. Lui, il patiente, allongé sur le lit, il fume en feuilletant le recueil L’amour la poésie de Paul Éluard. Entre deux essayages, nonchalant, il tourne la tête vers la porte entrebâillée pour se rincer l’œil. Il aborde le célèbre poème La Terre est bleue comme une orange quand elle surligne de mascara son regard océan et déclare finalement être prête. Il est arraché aux vers surréalistes et s’abstient de remarquer que ce n’est pas trop tôt, ce pour quoi, si elle le savait, elle le remercierait. Ils sont rapidement dans la rue qui est animée. Sur le trottoir et sous la nuit automnale, il y a de la vie, on croise des groupes d’amis avinés, des couples bras-dessus bras-dessous qui reviennent du théâtre et – au coin de la place – un vendeur de marrons chauds avec une moustache. On ne sait pas vraiment ce que célèbrent les vitrines, mais elles sont lumineuses. Les amoureux marchent jusqu’à entrer dans ce bar branché où il fait bon. Il est bondé mais on leur trouve par bonheur une place. Ils s’approprient l’espace en posant leur manteau puis leur cul sur les chaises, leurs coudes sur la table. L’ambiance est agréable, du jazz et quelques éclats de rires courent la salle. Elle est toute sourire et, excitée par sa gourmandise, se jette sur le menu des tapas sophistiquées et hors de prix. Lui, par automatisme, a saisi la carte des cocktails. Il envisage un Blue Lagoon pour commencer. Cette consommation pourrait satisfaire de légitimes envies d’évasion. Il remarque aussi que la liqueur curaçao entre dans sa composition. Ainsi – se dit-il – il n’y a pas que la Terre qui est bleue comme une orange.
Et dire qu’enfants, depuis le pont, nous jouions en toute candeur à cracher sur les passants en contrebas.
C’est une période difficile pour toutes celles et ceux qui sont épris de Liberté. Pour patienter, durant un mois au moins, souhaitons-leur de trouver une maîtresse intérimaire dans un périmètre n’excédant pas le kilomètre. Nécessairement, celle-ci ne sera pas en mesure de rivaliser, condamnée à n’être qu’un piètre palliatif. La nouvelle n’arrivera pas à la cheville de la beauté regrettée de Liberté – ni même au talon des jouissances qu’elle prodiguait – mais bon, nous-y revoilà, il faut bien trouver des occupations.
À l’échelle de l’évolution, l’être humain a loupé plusieurs barreaux.
Parmi mille autres qui l’ont vu naître, un mal de notre siècle m’inquiète particulièrement en raison de sa propagation virale : il s’agit de l’aggravation chez certaines gens de cette fâcheuse tendance à confondre leur propre reflet avec leur réflexion.
L’autre jour, j’ai entendu à la radio une personnalité littéraire de renom qui exposait sa vision internationale de la création. Selon celle-ci, il y aurait une différence fondamentale entre les écrivains qu’ils soient américains ou français. Les auteurs de notre vieux pays prendraient la plume parce qu’ils ont beaucoup lu, tandis que leurs homologues du nouveau continent passeraient à table parce qu’ils ont beaucoup vécu. L’opposition est intéressante. Français ou américain, vivre ou lire, faut-il choisir ? À la réflexion sagement mûrie, transcendant les nationalités et les raisons d’écriture, je décide de devenir un écrivain transatlantique.
Dans un parc arboré où les feuillages prennent leurs tons automnaux, je me promène, les mains croisées dans le dos, absorbé par mes pensées. Mon pied heurte malencontreusement une des nombreuses bogues épineuses qui jonchent l’allée principale. Un marron s’en échappe, rebondit à vive allure et vient frapper le talon d’un élégant chapeauté qui marche quelques pas devant moi. Au contact de son soulier, le marron ricoche à la verticale, remonte vers sa tête et lui ôte son haut de forme en même temps que sa dignité. L’homme décoiffé et furieux se retourne brusquement, à la recherche menaçante du lanceur de marron. Clairement, il veut en distribuer à son tour. Moi, je regarde ailleurs et je siffle Les Feuilles mortes pour m’innocenter.
Ceux qui – durant des millénaires – ont écrit « in vino veritas » (la vérité est dans le vin), ont nécessairement trouvé quelque chose au fond de la bouteille. Je suis toujours sur la piste et j’en débouche une nouvelle, résolu à poursuivre mes recherches.
