Je dévale à tout allure un sentier forestier jusqu’à ce que ma jambe gauche lâche. Mon corps s’écroule à bonne vitesse dans un talus de fougères. Sans égratignures (merci au tapis de mousse), je m’époussette et me remet droit, mais il n’y a rien à faire, cette guibole ne me tient plus, c’est au niveau du genou que ça coince et je flanche à nouveau. Depuis près d’un an trois quarts, je cavale sans discontinuer, je crois que j’ai peut-être exagéré. Il faudrait que je fasse attention. L’ostéopathe que j’ai consulté en amont de ma fuite frénétique m’avait prévenu, vous devez vous aménager des pauses, le corps assimile tous les bienfaits de l’activité dans ses moments de détente. Je conviens qu’il faille parfois s’interrompre, le temps d’une parenthèse, pour être en mesure de mieux continuer. Traînant la patte, je rejoins le chemin et tandis que je rentre chez moi à cloche-pied, au milieu des arbres, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le travail d’écriture. Au fond, c’est à peu près la même chose. Pour l’écrivain, l’abstention est indispensable, c’est quand il n’écrit pas que se joue l’essentiel. Moralité : je songe à lever le pied.
Auteur : Boris Vendimia
On ne fait pas d’omelette sans qu’ils nous cassent les œufs.
Les choses semblent finalement aller dans le bon sens ! La Haute autorité de santé a publié ce matin un avis favorable et le décret d’urgence venant entériner cette décision éclairée est imminent. Cela fait tellement longtemps que j’en rêve, j’ose tout juste y croire. Et dire que j’ai commencé par émettre des doutes à propos de ce gouvernement. Je dois reconnaître aujourd’hui que je suis un administré fier et satisfait. Je vais vite réserver une place pour m’assurer de figurer parmi les premiers bénéficiaires et, dès que possible, j’amène ma femme voir le véto, qu’enfin il la pique.
Quand je serai grand, je serai éditeur. Sous ma houlette, j’aurai alors une écurie de talentueux auteurs qui constituera la relève de la littérature française. Ils seront les meilleurs car je les ferai travailler dur. L’un de mes nombreux stratagèmes – car je ne vais quand même pas livrer ici toutes les ingéniosités de mon plan – consiste en l’organisation de résidences d’écriture aux pieds de volcans actifs. Je ne doute pas qu’un tel cadre, potentiellement explosif, soit propice à mes poulains. En effet, il faut stimuler l’imagination pour que jaillisse l’inspiration, et à cette fin, quelle meilleure compagnie que celle d’un cratère fumant susceptible d’inopinées éruptions ? Née d’une terre brûlée, infusée par les rêves de lave et de nuées ardentes, par la possibilité subite d’être changée en immortelle statue de pierre, la littérature de demain promet d’être sulfureuse.
A : Alors comme ça tu publies en ligne ?
B : Ouais, j’ai essayé en colonne mais ça marche moins bien.
« Écoute chérie, tu exagères. Avec toi c’est toujours pareil, de toute façon, t’es jamais contente : quand je me lave pas tous les jours, je pue ; et quand je prends le soin de me récurer au quotidien, je dégueulasse la douche.
Non mais faudrait savoir à la fin ! »
Hier tandis que je stérai un chêne débité en bûche, j’ai ressenti une douleur fulgurante au majeur de la main gauche. Je l’ai dignement endurée sans proférer de jurons, c’est ma conception du courage. La vivacité du mal m’a permis d’écarter l’hypothèse d’une écharde et le venin commença bien vite à lanciner. Il était évident que je m’étais fait mordre ou piquer mais tout à fait impossible d’identifier mon ennemi : l’animal avait été d’une furtivité parfaite lors de son attaque éclair. La nuit suivante, mon doigt d’honneur gauche avait gonflé pour tripler de volume – le poison se diffusait de façon brûlante – et je craignais que ce boudin de chair n’explose en donnant naissance à la grouillante progéniture de cette créature mystérieuse dont j’étais devenu l’hôte. Ce cauchemar ne se réalisa finalement pas, mais ce matin j’étais enflé jusqu’au coude et j’avais une paluche comme une raquette. Mon entourage qui se veut rassurant (ou qui manque d’imagination, c’est selon) me certifia que ce n’était sûrement rien que la vulgaire piqûre d’une abeille charpentière, qu’elles nichent l’hiver sous les écorces du bois mort. À moins qu’il ne s’agisse de la guêpe maçonne… Je ne sais plus dans le détail, je me souviens seulement d’un insecte volant en rapport avec les métiers du bâtiment. Quoi qu’il en soit, je suis déçu par l’affligeante banalité de l’incident raconté de la sorte. Aux bénéfices du doute, j’aurai préféré m’être frotté à un monstre de derrière les fagots, quelque chose de plus exotique, une araignée velue ou un reptile bigarré aurait suffi à rendre l’anecdote unique. Pour me consoler, je me dis que, dans le monde des « superhéros », une telle expérience s’avère souvent fondatrice, il se peut même qu’elle révèle des pouvoirs surnaturels. Alors, je ne perds pas l’espoir de connaître le fin mot de l’histoire et l’identité de la vile bestiole qui a fait de moi sa victime. Ce soir, devant le miroir, en parcourant ces traits qui me sont encore familiers (mais pour combien de temps ?), je guette les signes avant-coureurs de ma prochaine transformation et j’attends de rencontrer enfin la bête.
Excellente nouvelle : avec le micro toulousain embarqué sur l’astromobile Perseverance, on peut désormais s’endormir en écoutant les rafales des vents martiens. En compagnie de ces dernières, l’imagination humaine court les déserts de la planète rouge avec plus de réalisme que jamais. Ces bourrasques soufflent des secrets extraterrestres à nos oreilles ! C’est une sacrée avancée, s’accorde-t-on à dire. Moi je me dis surtout que cela nous change de l’affolant vent d’Autan qui sévit par chez nous et dont on n’attend plus rien de bon.
Pour répondre à notre inextinguible soif de réunions, et ce dans le respect scrupuleux des règles de distanciation sociale, nous avons par chance la visioconférence. Grâce à elle, les esprits – qu’ils soient grands ou petits – se rencontrent, au gré de la connexion et de ses aléas. Sans dénier l’utilité d’un tel joyau de technologie, à chaque fois que je me prête à l’exercice, je dois avouer avoir l’impression tenace de participer à une séance de spiritisme. Boris ?… Oui, es-tu avec nous Boris ? Si tu es là, fais-nous un signe. Ah, on croit t’entendre mais on ne te voit pas. Oui… Boris es-tu là ? Dès la prochaine occasion, promis, pour optimiser les énergies, je sortirai ma planche Ouija et – vous verrez – les tables tourneront.
Son courage est à vendre au plus offrant, quelqu’un finira bien par l’acheter.
