Fuyant cette matinée de labeur qui démarre à toute bourre, il s’isole à l’arrière du bâtiment pour une pause clope salutaire. Quelques taffes agrémentées de goulues gorgées de café suffisent à apaiser ses tensions naissantes. Rasséréné par cette conduite dopante, ayant retrouvé un semblant de calme bien que sa main tremble, il badge et débloque la porte pour rejoindre son bureau à l’étage. Sur le seuil il fait halte devant le distributeur automatique de gel hydroalcoolique. Celui-ci aura l’inestimable mérite de le débarrasser des éventuels virus de la poignée et de l’odeur de tabac qu’empestent ses doigts. En revanche, il ne sait pas quoi faire de sa tasse, hésite, et la pose finalement sur le support – qu’il imagine prévu à cet effet – avant de présenter ses mains au détecteur. La visqueuse dose crachée par la machine lui échappe et finit sa course tout droit dans sa boisson chaude. « Merde ! » lâche-t-il en réaction au ploc sonore. Mais, à la réflexion, il se ravise : après tout, c’est une solution comme une autre, rien de moins qu’une sorte de café arrosé, pour ne pas dire un vrai carajillo de guerrier. Il considère d’abord le mélange d’un air de défi puis, d’un coup d’un seul, il le vide cul-sec. C’est exactement le remontant dont il avait besoin pour se remettre d’aplomb et, plus déterminé que jamais, il gravit l’escalier quatre à quatre.

C’est la journée internationale de lutte pour les droits des travailleurs, alors je pourrais rejoindre la ville pour défiler avec les camarades sur les grands boulevards. Le poing levé.
Mais, profitant de cette éclaircie, je crois que je vais finalement rester pépère dans mon petit coin de campagne : c’est aussi la journée internationale du jardinage nu. Les clochettes à l’air.

Quoi qu’ils aient pu en penser – et que nous le voulions ou non – nous vivons aujourd’hui dans les dystopies qu’ont imaginées nos aînés.
Par souci de responsabilité, vis-à-vis de nos enfants, ne devrions-nous pas instamment réinventer les horizons pour de plus beaux lendemains ?

Assis sur les berges de la Garonne, en cette fin d’après-midi, il laisse filer le courant et les heures nonchalantes. À leur gré, il compulse l’un de ses nombreux cahiers dédiés au printemps, se relit. Cette saison est l’objet d’une étude approfondie et inépuisable. Il y a tellement à raconter :

« Les jours qui s’allongent à petits pas – d’une enjambée de géant quand surgit l’heure d’été – et brillent dans leurs dernières heures de cette lumière rasante et mordorée ; le souffle vernal tiédissant qui arrache aux cerisiers la neige de leurs fleurs et la disperse dans le jardin ; un parterre de pâquerettes où le blanc fait oublier le jaune, à moins que les rayonnants pissenlits aidés des boutons d’or n’en rappellent l’éclat. (…) »

Lecture interrompue. Une ombre est jetée sur sa page car, venu de nulle part, un majestueux oiseau noir éclipse l’astre déclinant l’espace d’un instant. Après quelques rondes aériennes, le rapace fond sur le jeune homme comme sur une proie, mais ce n’est pas pour l’attaquer – bien au contraire – il se pose paisiblement sur le rivage tout près de lui, à portée de caresses. Amical, l’oiseau noir opine du bec, on pourrait même croire qu’il veut engager la conversation
C’est un milan.

Ton poème est terminé non pas quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à soustraire. Oublie que tu sais dire, apprends à te taire. Seule l’épure est expression pure.

Depuis ma fenêtre, j’observe la jeune chienne du voisin. Elle est attachée. Sur la longueur que lui permet sa laisse elle court, s’enroule autour de cet arbre planté dans son périmètre et tire dessus aussi sec. La chienne est aux abois, quitte à s’étrangler, elle n’en démord pas, tousse, geint mais réitère inlassablement cette étrange opération. Je me demande quel instinct l’anime. Est-ce une pulsion de vie, qui viserait à rompre le lien et à lui rendre sa liberté, ou plutôt une pulsion de mort, qui n’aurait d’autre intention que de lui briser le cou ? Alors que je tergiverse face à la vitre, le jardin adjacent dans le fond et mon reflet filigrane en surface, ma femme m’interrompt, lasse de mes contemplations : Tu fais quoi au juste ? Je réponds sur un ton qui se veut rassurant mais qui sonne désinvolte, Presque rien, tout va bien : pour passer le temps, je psychanalyse la chienne du voisin.

C’est seulement quand il voit sa pisse mousser dans la cuvette qu’il juge avoir bu trop de bière.

Je dévale à tout allure un sentier forestier jusqu’à ce que ma jambe gauche lâche. Mon corps s’écroule à bonne vitesse dans un talus de fougères. Sans égratignures (merci au tapis de mousse), je m’époussette et me remet droit, mais il n’y a rien à faire, cette guibole ne me tient plus, c’est au niveau du genou que ça coince et je flanche à nouveau. Depuis près d’un an trois quarts, je cavale sans discontinuer, je crois que j’ai peut-être exagéré. Il faudrait que je fasse attention. L’ostéopathe que j’ai consulté en amont de ma fuite frénétique m’avait prévenu, vous devez vous aménager des pauses, le corps assimile tous les bienfaits de l’activité dans ses moments de détente. Je conviens qu’il faille parfois s’interrompre, le temps d’une parenthèse, pour être en mesure de mieux continuer. Traînant la patte, je rejoins le chemin et tandis que je rentre chez moi à cloche-pied, au milieu des arbres, je ne peux m’empêcher de faire le parallèle avec le travail d’écriture. Au fond, c’est à peu près la même chose. Pour l’écrivain, l’abstention est indispensable, c’est quand il n’écrit pas que se joue l’essentiel. Moralité : je songe à lever le pied.

Les choses semblent finalement aller dans le bon sens ! La Haute autorité de santé a publié ce matin un avis favorable et le décret d’urgence venant entériner cette décision éclairée est imminent. Cela fait tellement longtemps que j’en rêve, j’ose tout juste y croire. Et dire que j’ai commencé par émettre des doutes à propos de ce gouvernement. Je dois reconnaître aujourd’hui que je suis un administré fier et satisfait. Je vais vite réserver une place pour m’assurer de figurer parmi les premiers bénéficiaires et, dès que possible, j’amène ma femme voir le véto, qu’enfin il la pique.