Par ce bel après-midi, je faisais la sieste dans un recoin mi-ombragé de mon jardin. Mais à mon réveil, j’étais en plein soleil et c’est le front perlant de sueur – abruti par la chaleur – que je m’extirpais d’un rêve délicieux. J’étais confiné à Grenade dans le quartier arabe de l’Albaicín, perché sur une colline. Au mépris des règles sanitaires en vigueur, je me promenais dans les petites ruelles qui serpentent entre les maisons blanches. La ville était déserte. À revers, depuis Sacromonte, j’atteignais l’Alhambra par les jardins de l’Architecte à la splendeur incomparable en cette saison. Débarrassés des hordes de touristes et des vigiles liberticides, les palais m’étaient tous offerts. Je me prenais pour Washington Irving, qui – de passage au XIXe siècle – avait encore le luxe de choisir quelle pièce de ces palaces serait sa chambre. Le soleil éblouissait. J’allais me rafraîchir à la fontaine de la Cour des Lions. À l’ombre de la somptueuse dentelle des stucs, j’écrivais et compilais des contes et légendes mauresques, espagnoles ou gitanes. Le réveil fut rude mais je ne regrette pas le voyage. Au même titre que le souvenir ou l’écriture, le rêve est évasion.
Auteur : Boris Vendimia
Je ne suis bien-sûr de rien.
Tentative d’alexandrins pour elle
Quand la nuit lui nuit, le jour qui la suit l’ajourne,
Et le heurt sonne au cadran de ses insomnies.
J’entends parfaitement que les autorités (in)compétentes aient ourdi le confinement à l’insu du commun des mortels : il convenait d’éviter un vent de panique. En revanche, je peine à comprendre qu’en temps utiles on ne m’ait pas personnellement mis dans la confidence. Un traitement d’exception me concernant aurait été pleinement justifié. Je me serai contenté de quelques propices semaines d’anticipation qui m’auraient permis de m’organiser. En toute discrétion, j’aurai alors loué une spacieuse villa dans la lande toscane. J’aurai sélectionné neuf compagnons pour m’y accompagner, cinq filles et quatre garçons, choisis tant sur le critère de leur beauté physique que de leur finesse d’esprit. Tout au long de ces joyeuses journées, nous nous serions racontés tout un tas d’histoires truculentes en faisant bombance. Et précisément six-cent soixante-six ans après l’original, nous vous aurions concocté Le Décaméron 2020. Ça aurait été grandiose ! L’indélicatesse des pouvoirs publics de ne pas m’avoir prévenu coûte cher à la postérité.
De profundis. Je suis au trente-sixième dessous. Elle est six pieds sous terre. Et si un pied valait six dessous, alors je serais avec elle. Mais ce n’est malheureusement pas le cas. Je continue donc de creuser.
Quand j’avais encore la fantaisie d’une occupation professionnelle, comme tout un chacun en cette pénible situation, il convenait que je m’en divertisse. Et jadis, pour égratigner mon ennui salarié ordinaire, j’ai inventé un super-héros. L’idée m’est venue tandis que je me coupais l’index avec une vulgaire lettre manuscrite, rappel douloureux des redoutables pouvoirs du papier. Paper man est né de cette blessure.
Au début, j’ignorais tout à son sujet, sinon qu’armé d’une simple feuille volante, il était en mesure d’égorger d’un recto verso quiconque se dressait en travers de sa route. Mon hémorragie endiguée, son portrait se précisait. Maîtrisant à la perfection l’art de l’origami, Paperman serait également en mesure de plier à sa guise n’importe quel bout de papier pour donner formes et vies à toutes sortes d’armes incroyables et de fidèles acolytes. D’ailleurs, dans un chapitre rétrospectif, nous découvririons qu’au cours de ses années d’apprentissage, Paperman a été formé au Japon par les dépositaires de traditions millénaires bouddhistes, non sans rapport avec la véritable invention de l’imprimerie. Sa quête et ses nobles causes ne font pas l’ombre d’un doute : Paperman lutterait pour la défense des métiers du livre et de l’édition papier. Il volerait au secours des librairies rurales, à la rescousse des éditeurs indépendants, œuvrerait pour la défense des bibliothèques mal dotées, il ferait couler beaucoup d’encre et manger les imprimeurs. De nombreux auteurs en feraient leurs choux gras.
Bien qu’élaborée à partir d’un matériau prétendu désuet, la politique planétaire de renseignement de Paperman reposerait sur l’envoi d’avions en papier qui couvriraient les territoires du ciel et lui reviendraient en portant sur leurs frêles ailes les nouvelles de tous horizons. Un réseau de communication aussi propre que performant. Évidemment, il reste bien des choses à définir. Quant à son costume, il serait en papier, certes, mais faut-il encore en dessiner le patron. Pour autant, certains éléments paraissent spontanément évidents : parmi les boss de fin auxquels Paperman serait confronté figure en première ligne un alter ego de Jeff Bezos, le directeur d’Amazon, tout aussi diabolique que l’original. Les membres du GAFA constitueraient certainement la tétrade ennemie fondamentale. Reste même pour moi secrète l’identité de ce super-héros en puissance. Je suppute qu’il puisse s’agir d’un modeste employé de quelques structures éditoriales marginales ou revendeurs livresques de seconde zone, un factotum discret sans histoire, mais je ne voudrais pas trop m’avancer.
Quoi qu’il en soit, qui qu’il puisse être et où qu’il se cache, je pense souvent à Paperman et m’en languis. Car par les temps qui toussent à perdre haleine nous aurions grand besoin de lui.
La nuit dernière, au beau milieu des espaces infinis, là où l’obscurité est pleine, je regardais le ciel et m’en régalais. Aux alentours mal définis de minuit, les étoiles ont soudainement brillé d’une façon particulière, je le jure. C’était tout aussi incroyable que magnifique. Je ne peux en dire plus pour l’instant, mais je promets de tirer cette affaire au clair et – un beau jour – de faire toute la lumière sur ce mystère.
On récolte ce que l’on sème et les vendanges sont amères pour tous ceux qui ne s’aiment plus.
Tentative de vers holorimes pour déconner
Aton, que réponds-je
À ton cœur-éponge ?
Et ce calumet soufi,
Est-ce qu’allumer suffit ?
En mars 2020, Boris devait rejoindre l’ami Youri, résidant en Angleterre. Ce dernier l’avait invité au théâtre, et Boris entendait bien récompenser l’audace de cette proposition par une visite outre-Manche. Youri avait acheté deux billets au majestueux Old Vic Theater de Londres, on y jouait Endgame (Fin de partie) de Samuel Beckett. Les retrouvailles promettaient d’être belles dans la capitale hantée par les fantômes de Sherlock Holmes et de Peter Pan. Malheureusement, comme tout le reste, elles furent annulées sans autre forme de procès. Seule une crise sanitaire planétaire pouvait avoir raison de l’insolente hardiesse de Youri Kherper. Ce n’est que partie remise se dirent-ils, puis, soudainement inquiets, à moins que ce ne soit la fin…
