Le manuscrit de Sur la route s’apparente à un rouleau. Jack Kerouac a assemblé les feuilles blanches sur leur côté le plus court avant de les charger dans sa machine à écrire et de les frapper frénétiquement de sa prose sous benzédrine. Une fois l’ouvrage terminé, ce sont plus de trente-six mètres de papier qui serpentaient à ses pieds pour évoquer le chemin parcouru. Sans avoir l’outrecuidance de rivaliser avec ce manifeste beat, on peut néanmoins remarquer que – à leur manière – les écrits chroniques prennent également la forme d’une bobine qu’il convient de dérouler. De plus, ces derniers présentent l’inestimable avantage de leur virtualité qui leur épargnera d’être déchirés et dévorés par le chien d’un ami.
Auteur : Boris Vendimia
Le dictionnaire recèle bien des trouvailles. Eumolpe : n.m. Espèce de coléoptère dont la larve est nuisible aux racines sur lesquelles elle vit. Autre nom usuel : écrivain.
La lecture de La Métamorphose m’avait déjà mis la puce à l’oreille, cette définition confirme : les écrivains ne sont rien de plus que de petits insectes destructeurs.
Si j’avais des yeux derrière la tête, il faudrait sérieusement que je reconsidère ma gauche et ma droite.
La sagesse collective a forgé l’adage suivant : Ce sont les petites histoires qui font la grande Histoire. Je juge cette phrase très pertinente, surtout à la lumière de deux citations complémentaires qui m’ont particulièrement éclairé.
Il y a Georges Perec qui, dans W, écrit l’Histoire avec sa grande hache pour évoquer l’aveugle déroulement des évènements.
Avant lui, Franz Kafka expliquait dans une lettre à son ami Oskar Pollak qu’une véritable histoire, un livre, doit être un coup de hache dans la mer gelée qui est en nous.
Fort de ces rapprochements, je pense que le débat relève moins d’une question de majuscules que de haches. Malheureusement, par les temps qui courent – si l’on attend de la littérature qu’elle change le monde – je crains que l’on ne puisse se contenter de compter sur Hachette. Ce nom dénote un défaut d’envergure flagrant. Il faut voir plus grand. Organisons plutôt le déterrage d’une hache de guerre à double tranchant pour tailler copieusement dans le vif du sujet.
Du geste barrière à l’étranglement arrière, le coude est capable du meilleur comme du pire.
J’ai constitué une belle collection des couvre-chefs que j’ai portés à différents âges. C’est un merveilleux témoignage de mon passé. Il y a une casquette, peu de bonnets, quelques bérets et plusieurs chapeaux, de paille ou de feutre. Ils trônent tous au sommet d’une étagère qui jouxte mon bureau. En contre plongée de leur exposition permanente, je les regarde souvent. Ils me rendent fier. Car chacun d’entre eux évoque fidèlement la mémoire du chef qu’il a couvert.
A : Tu parles comme un livre…
B : C’est que je suis un livre !
Sa blessure est béante, elle fait un large trou. Pour aseptiser le tout, il l’arrose de gnôle – il ne craint pas la brûlure éthylique sur sa chair à vif – mais la plaie est profonde et il en faut toujours plus. Il se demande combien de litres il peut encore y verser, avant que cela ne déborde.
Depuis toujours, je ne peux m’empêcher de marcher lorsque je téléphone. C’est plus fort que moi. Les trajectoires que je décris alors n’obéissent à aucune loi, elles sont à proprement parler anarchiques et je suis susceptible de bifurquer à tous moments. Si d’aventure je marchais déjà quand je reçois un appel, sitôt que je décroche, j’en oublie mon itinéraire initial, quitte à m’éloigner de ma destination. Et pour peu que je sois accompagné à ce moment fatidique, je fausse systématiquement compagnie pour satisfaire mon obsession piétonnière. En communication téléphonique, c’est irrésistible : je vadrouille. Je suis tout sauf un défenseur de notre époque, mais sur ce sujet, je dois admettre ma reconnaissance à la modernité de nous avoir débarrassé des fils de ces appareils qui me tenaient en laisse. Désormais, je peux être suspendu au téléphone sans craindre de finir ligoté ou pendu.
C’est d’abord en toi que l’histoire doit s’imprimer, le papier est secondaire.
