Je suis toujours vivant au huitième anniversaire de la fin du monde. En cette grise matinée de solstice, j’ai surtout envie de fêter Sol Invectus, antique divinité païenne représentant le soleil invaincu. Vénérons cette idole, elle mérite aujourd’hui une célébration toute particulière. Des encouragements pour l’astre du jour, qu’il renaisse en phœnix ! Au cœur des ténèbres et dans nos vies rétrécies, on attend tous impatiemment que la lumière reprenne le dessus.
A : On n’est pas des chiens. Pourtant on s’attache aux gens et on finit en laisse.
B : Ne serions-nous pas nos premiers animaux de compagnie en promenade permanente ?
A : Si, certainement : on se sent puis on se suit. On s’aboie dessus aussi, dès qu’on le peut. Et il nous arrive de mordre.
J’oscille ordinairement entre la folie des grandeurs et l’ivresse des profondeurs.
Quand il ne court ou n’écrit pas, il marche sans relâche. On pourrait dire qu’il fait les cent pas, mais ce serait réducteur le concernant. Marcher est un plaisir et quand on aime on ne compte pas. Ses va-et-vient étourdissent et dessinent des sillons sous ses pas. Dans ces moments-là, il ressasse et il marmonne, de façon semi-intelligible, sans jamais que l’on ne sache s’il s’adresse à un personnage ou à l’un de ses mille lui-même. Petit à petit – à force de remuer la poussière – le marcheur fait son trou. À l’usure de ses semelles, il creuse de véritables tranchées, depuis le fond desquelles on ne l’entend plus geindre. C’est ce à quoi il s’est condamné, se taire et se terrer.
Le langage regorge de facéties insoupçonnées. Mais encore faut-il le secouer pour que – au-delà de sa froide mécanique – se révèlent dans toute leur splendeur caustique ses vérités cachées. Démonstration : mélangez les lettres que composent le mot chauve-souris et vous obtiendrez souche à virus. De la même manière, la crise économique devient le scénario comique et le réchauffement climatique se transforme en ce fuel qui tache le firmament. C’est indéniable, le désordre a de plaisantes vertus, et l’anagramme est une arme douce quand les temps sont durs.
La lune est pleine et la coupe aussi.
L’expression courir comme un dératé trouve son origine dans les croyances des anciens. Selon eux, la rate était responsable de ce handicap majeur à la course qu’est le point de côté. Ainsi, à l’Antiquité, pensait-on que les marathoniens, rapides et endurants, étaient dépourvus de cette viscère. Afin d’améliorer mes performances je songe parfois à l’ablation, mais – pour tout dire – je crains les hôpitaux, les chirurgiens et tout le tintouin, alors j’assume finalement de continuer à courir comme un raté.
Chaque soir pour réchauffer mon foyer et qu’il soit digne de ce nom, j’allume un feu de cheminée. Je suis devenu expert en la matière, comme d’autres en épidémiologie. Après étude préalable de tous les bois, de leur nature et de leur état de sècheresse, je dispose – par ordre d’affinités – les sarments, les branches et autres bûches. Je relis le journal sacrifié à l’occasion pour m’assurer de la nature hautement inflammable des informations qu’il contient, puis je froisse ses pages (remarque : quand elles sont trop fraîches, les nouvelles ne prennent pas). Je gratte une allumette et, dès lors, suis hypnotisé par les premières flammes : le feu fascine, sa démonstration est à chaque fois identique tout en étant parfaitement unique. Un reflet se fait brillant au fond de mon œil. Dans l’âtre, le démarrage est prometteur et je recharge de combustibles pour assurer la continuité de mon entreprise pyromane. L’envie saugrenue me prend d’écrire et je rejoins la table dans l’idée de scribouiller quelques vers. Devant moi, sous surveillance, le spectacle des mèches bleues, les étincelles crépitantes, des tisons rougeoyants, leurs nervures incandescentes et la combustion comme assurance qu’il n’en restera finalement rien. Plusieurs heures partent en fumée sans que je n’écrive la moindre ligne. À quoi bon ? De toute façon, j’avais en tête un poème à l’image des cendres.
Cette année plus que jamais, Noël sent le sapin.
Il devait s’adresser à toutes et à tous depuis le grand pupitre et le rendez-vous promettait d’être suivi. Comme il voulait faire bonne impression – ne blesser personne dans l’auditoire – il avait pris ses précautions et les devants en se collant sur la tronche des étiquettes autocollantes. Sous la forme de messages clairs, elles annonçaient la couleur et il y en avait pour tous les goûts, bien que, d’ordinaire, on ne discute pas de ces choses-là. À en croire l’affichage sur sa face, il était féministe, écologiste, anti-raciste (et aussi anti-grosso, glotto, handicapo, homophobe), pro-bonheur, j’en passe, et des meilleures. Les étiquettes en disaient long : sur une, on apprenait qu’il était adhérent d’honneur à l’amicale des abeilles ; une autre, plus générale, le désignait comme pourfendeur d’injustices sociales en tout genre. Car il ne fallait oublier personne, dans les loges encore, il griffonnait nerveusement ses étiquettes qui finirent par couvrir l’intégralité de son visage. Vint le moment de rejoindre l’estrade. En chemin, il évita remarquablement de se prendre les pieds dans le tapis rouge. Posté devant le micro ouvert, il ne vit pas la foule du parterre et ce fut tant mieux pour la gestion de son stress. Il s’avança pour articuler son discours mûrement écrit mais rien ne sortit. Il se sentit incapable, désemparé, dépossédé de ses mots, comme bâillonné. Les étiquettes parlaient à sa place, il n’y avait plus rien à dire. Durant de gênantes minutes muettes, il se tint coi devant son public. Il crut qu’on lui jetterait des tomates pourries, qu’on lui réserverait un concert de casseroles, mais, contre toute attente, ce fut des fleurs qu’il reçut. Son silence se révéla triomphant et il eut en récompense des applaudissements retentissants qui n’en finissaient plus.
