« Écoute chérie, tu exagères. Avec toi c’est toujours pareil, de toute façon, t’es jamais contente : quand je me lave pas tous les jours, je pue ; et quand je prends le soin de me récurer au quotidien, je dégueulasse la douche.
Non mais faudrait savoir à la fin ! »
Hier tandis que je stérai un chêne débité en bûche, j’ai ressenti une douleur fulgurante au majeur de la main gauche. Je l’ai dignement endurée sans proférer de jurons, c’est ma conception du courage. La vivacité du mal m’a permis d’écarter l’hypothèse d’une écharde et le venin commença bien vite à lanciner. Il était évident que je m’étais fait mordre ou piquer mais tout à fait impossible d’identifier mon ennemi : l’animal avait été d’une furtivité parfaite lors de son attaque éclair. La nuit suivante, mon doigt d’honneur gauche avait gonflé pour tripler de volume – le poison se diffusait de façon brûlante – et je craignais que ce boudin de chair n’explose en donnant naissance à la grouillante progéniture de cette créature mystérieuse dont j’étais devenu l’hôte. Ce cauchemar ne se réalisa finalement pas, mais ce matin j’étais enflé jusqu’au coude et j’avais une paluche comme une raquette. Mon entourage qui se veut rassurant (ou qui manque d’imagination, c’est selon) me certifia que ce n’était sûrement rien que la vulgaire piqûre d’une abeille charpentière, qu’elles nichent l’hiver sous les écorces du bois mort. À moins qu’il ne s’agisse de la guêpe maçonne… Je ne sais plus dans le détail, je me souviens seulement d’un insecte volant en rapport avec les métiers du bâtiment. Quoi qu’il en soit, je suis déçu par l’affligeante banalité de l’incident raconté de la sorte. Aux bénéfices du doute, j’aurai préféré m’être frotté à un monstre de derrière les fagots, quelque chose de plus exotique, une araignée velue ou un reptile bigarré aurait suffi à rendre l’anecdote unique. Pour me consoler, je me dis que, dans le monde des « superhéros », une telle expérience s’avère souvent fondatrice, il se peut même qu’elle révèle des pouvoirs surnaturels. Alors, je ne perds pas l’espoir de connaître le fin mot de l’histoire et l’identité de la vile bestiole qui a fait de moi sa victime. Ce soir, devant le miroir, en parcourant ces traits qui me sont encore familiers (mais pour combien de temps ?), je guette les signes avant-coureurs de ma prochaine transformation et j’attends de rencontrer enfin la bête.
Excellente nouvelle : avec le micro toulousain embarqué sur l’astromobile Perseverance, on peut désormais s’endormir en écoutant les rafales des vents martiens. En compagnie de ces dernières, l’imagination humaine court les déserts de la planète rouge avec plus de réalisme que jamais. Ces bourrasques soufflent des secrets extraterrestres à nos oreilles ! C’est une sacrée avancée, s’accorde-t-on à dire. Moi je me dis surtout que cela nous change de l’affolant vent d’Autan qui sévit par chez nous et dont on n’attend plus rien de bon.
Pour répondre à notre inextinguible soif de réunions, et ce dans le respect scrupuleux des règles de distanciation sociale, nous avons par chance la visioconférence. Grâce à elle, les esprits – qu’ils soient grands ou petits – se rencontrent, au gré de la connexion et de ses aléas. Sans dénier l’utilité d’un tel joyau de technologie, à chaque fois que je me prête à l’exercice, je dois avouer avoir l’impression tenace de participer à une séance de spiritisme. Boris ?… Oui, es-tu avec nous Boris ? Si tu es là, fais-nous un signe. Ah, on croit t’entendre mais on ne te voit pas. Oui… Boris es-tu là ? Dès la prochaine occasion, promis, pour optimiser les énergies, je sortirai ma planche Ouija et – vous verrez – les tables tourneront.
Son courage est à vendre au plus offrant, quelqu’un finira bien par l’acheter.
À l’hôtel Drouot, le 6 octobre dernier, se tinrent des enchères assez particulières. Au sein d’une collection foisonnante de curiosités érotiques (estampes, toiles, photographies…), une édition originale proposée à la vente ne passa pas inaperçue. Il s’agissait d’un exemplaire de La Philosophie dans le boudoir du marquis de Sade datant de 1795, adjugé pour la modique somme de 45 000 €. L’originalité de l’ouvrage tient à son façonnage : il est relié et couvert en peau humaine. Vous avez correctement lu, en peau humaine. Quoi qu’on en dise, les bibliophiles nantis ont de biens étranges objets de convoitise. Je m’interroge longuement sur les motifs d’un tel engouement. Puis je me dis que – pour l’heureux acquéreur – refermer ce livre en claquant sa couverture, faire sonner sa main contre ce cuir, ce doit être un peu comme donner une bonne fessée. J’en conclus avoir simplement affaire à la version aristocratique des pratiques SM et je classe le dossier.
On est tous dans le même bateau. Pincemi est tombé à l’eau et il a emporté dans sa chute des pans entiers de nos vies. Mais ce n’est pas le pire : sur le pont, son pote restant, Pincemoi, a beau nous triturer malicieusement la peau quand on l’appelle, personne ne se réveille de ce mauvais rêve.
De quel bois je me chauffe ? De résineux pardi, ça pète le feu !
Ça va ? Ça va. Ces phrases toutes faites que l’on se répète à qui mieux-mieux m’insupportent de plus en plus. De nos jours, il est devenu trop rare de croiser un semblable pour se satisfaire de telles conversations de perroquet. C’est dit-on la fonction phatique du langage, celle qui permet de parler sans rien dire, un prêt-à-discuter qui constitue en quelque sorte le ciment de nos sociétés. Je me suis renseigné sur cette expression. Originellement le comment ça va a trait au transit intestinal, à la consistance, à l’odeur et à tout autre qualificatif propre à sa production, qui, depuis le Moyen Âge, sont les indices probants de la santé d’un individu. Fort de ce savoir, je prépare ma répartie pour rompre la monotonie des échanges, et à la prochaine personne qui me demande si ça va, je riposte du tac-au-tac (en lui tendant la main pour aggraver la situation) : Je vais avec zèle à la selle comme à la vie, tant et si bien que je vous emmerde !
Fumeuse de brume, elle me souffla une bouffée au visage et, par ces frimas, elle m’enrhuma.
