D’un pas hâtif, il décrit des cercles concentriques autour de la table en pierre du jardin. Il marche tout en lisant. Il tient entre ses mains un recueil de critiques qui honorent et analysent l’œuvre d’un écrivain chilien dont il chérit le travail. Dans l’un des textes de ce livre, une journaliste belge caractérise les personnages de ce génie littéraire sud-américain par leur tendance systématique à tourner en rond. À cet instant, il s’interrompt soudainement dans son étourdissant cheminement – tel une statue – et un rouge-gorge s’échappe du saule pleureur voisin. Dans cette curieuse position et avec le plus grand sérieux du monde, il considère la possibilité de n’être rien de plus qu’un personnage de son écrivain fétiche.
C’est aujourd’hui le septième anniversaire de la fin du monde et en cette belle matinée ensoleillée de solstice, j’ai reçu la notification de mon licenciement. La lettre vient mettre un terme à la mise à pied conservatoire dont je faisais l’objet depuis près de trois semaines et clôture également l’examen de conscience afférent à la procédure. Aujourd’hui, ce qui m’est donné à lire n’est qu’un tissu d’allégations calomnieuses, fallacieuses et confuses. Telle est la récompense de mes huit ans de bons et loyaux services. Nique ta maison mère. Un grand merci pour le solde de tout compte, je reprends volontiers ma liberté et j’entends désormais en faire un meilleur usage.
L’écriture de notre destin requiert une correction exemplaire.
Dans son lit, il est allongé sur son flanc droit. Mais de ce côté-là, c’est systématique, il bave. Une malformation congénitale peut-être, ou, plus sûrement, une séquelle traumatique des coups reçus à répétition sur ce profil de son visage. Par la commissure droite de ses lèvres s’échappe lentement un mince filet de bave qui, du fait que sa tête soit légèrement inclinée, vient se recueillir dans sa moustache et l’imbiber. Cela n’arrive pour ainsi dire jamais quand il dort du côté gauche autrement plus hermétique, mais comme sa femme a l’habitude de dormir du côté droit, et qu’elle n’entend pas transiger avec cette préférence, il est bien obligé de se mettre en cuillère de ce côté d’où il fuit, tout contre elle, pour qu’elle s’endorme enlacée entre ses bras, pour ne pas passer la nuit derrière contre derrière. Ainsi, dit-elle, les corps s’épousent d’une façon confortable et favorable à l’endormissement. S’abandonnant au sommeil, il en est arraché par le bruit d’aspiration de sa propre bouche qui, par réflexe musculaire, tente de retenir l’écoulement de sa salive. Le bruit produit est tout à fait comparable à celui qu’il pourrait faire en mangeant goulument une soupe trop chaude. C’est en tout cas ce en quoi s’est transformé son rêve au moment précis où il se réveille. Il secoue la tête, sa moustache frotte l’oreiller et répand la bave sur la taie comme on étale la peinture avec un pinceau, lui livrant la matière de son rêve suivant. Dans celui-ci, tandis qu’il se rendort la joue tout contre l’oreiller humide, il devient peintre en bâtiment dans un curieux univers sous-marin.
J’aime particulièrement les allées de la ville au cœur de l’automne. Les feuilles arrachées aux platanes qui les bordent s’amoncellent massivement dans le caniveau pour donner l’illusion d’un second trottoir.
Dans l’obscurité de la terrasse, il décapita le mégot auquel était réduit sa cigarette et abandonna la fraise dans le cendrier. Avant de rentrer, il regarda longuement le reste incandescent de tabac se consumer. Il se dit que plutôt que de l’écraser avec un des autres filtres souillés qui remplissaient le pot de fleur consacré à cet usage, il préférait laisser la nuit et le froid transformer le mégot en cendres. Il trouvait quelque chose de poétique à cette vision. Il avait donné à cette cigarette le feu et la première bouffée qui l’ont vu naître. Il l’avait fumée et lui avait offert d’être une parenthèse agréable dans ce monde. Mais au moment de la fin, il choisit de se retirer, d’accorder à cette cigarette son intimité face au dénouement, pour n’interférer en rien. En pareille situation, il choisit de ne se révéler d’aucun secours. Ému, il considéra que ces moments sont plutôt rares où l’homme ne se sent pas obliger d’agir, de modifier la réalité de son environnement pour s’assurer de sa propre présence. Il était pourtant bien conscient d’appartenir et de participer à toute cette fumisterie. Ainsi, perdu en considérations éthiques, il laissa aux étincelles balayées par la brise le temps de saluer.
L’avenir tient en trois points…
