À l’échelle de l’évolution, l’être humain a loupé plusieurs barreaux.
Parmi mille autres qui l’ont vu naître, un mal de notre siècle m’inquiète particulièrement en raison de sa propagation virale : il s’agit de l’aggravation chez certaines gens de cette fâcheuse tendance à confondre leur propre reflet avec leur réflexion.
L’autre jour, j’ai entendu à la radio une personnalité littéraire de renom qui exposait sa vision internationale de la création. Selon celle-ci, il y aurait une différence fondamentale entre les écrivains qu’ils soient américains ou français. Les auteurs de notre vieux pays prendraient la plume parce qu’ils ont beaucoup lu, tandis que leurs homologues du nouveau continent passeraient à table parce qu’ils ont beaucoup vécu. L’opposition est intéressante. Français ou américain, vivre ou lire, faut-il choisir ? À la réflexion sagement mûrie, transcendant les nationalités et les raisons d’écriture, je décide de devenir un écrivain transatlantique.
Dans un parc arboré où les feuillages prennent leurs tons automnaux, je me promène, les mains croisées dans le dos, absorbé par mes pensées. Mon pied heurte malencontreusement une des nombreuses bogues épineuses qui jonchent l’allée principale. Un marron s’en échappe, rebondit à vive allure et vient frapper le talon d’un élégant chapeauté qui marche quelques pas devant moi. Au contact de son soulier, le marron ricoche à la verticale, remonte vers sa tête et lui ôte son haut de forme en même temps que sa dignité. L’homme décoiffé et furieux se retourne brusquement, à la recherche menaçante du lanceur de marron. Clairement, il veut en distribuer à son tour. Moi, je regarde ailleurs et je siffle Les Feuilles mortes pour m’innocenter.
Ceux qui – durant des millénaires – ont écrit « in vino veritas » (la vérité est dans le vin), ont nécessairement trouvé quelque chose au fond de la bouteille. Je suis toujours sur la piste et j’en débouche une nouvelle, résolu à poursuivre mes recherches.
Souvenir chaud par temps froid : dans la chambre d’hôtel du bord de mer, faire l’amour fenêtres ouvertes, entendre les cris des mouettes au large et ne plus les distinguer de ses gémissements.
Ah, c’est bien beau de créer un blog littéraire ! Comme dans une histoire d’amour, les débuts débordent d’enthousiasme et d’innocence – on poste alors allègrement – mais par définition, ils ne durent pas. Soyons honnêtes, rapidement, le doute s’installe : quelle est la véritable nature de cette créature sans forme ? Dans la durée, sa présence s’avère plus envahissante qu’on ne l’aurait cru. Le blog est toujours là, tapi dans l’ombre dématérialisée, il guette les miettes de prose qui pourraient tomber d’un cahier par accident. Car il faut alimenter le monstre, et Dieu sait qu’il est vorace, voire insatiable, à l’affût permanent d’un billet potentiel qu’il serait susceptible de se mettre sous la dent. C’est ainsi que TOUT peut être croqué par les écrits chroniques.
Dans sa bibliothèque, les classiques ne prennent pas la poussière. Tous les jours, il leur rend visite en début d’après-midi. Après avoir déjeuné en lisant, regardant ou écoutant le journal, il se retire pour prendre son repos. Il a constaté à l’usage que la station horizontale facilite considérablement sa digestion des dernières actualités. Il mange frugalement alors ce n’est jamais son repas qui l’indispose. En revanche, avec l’âge, les nouvelles qui lui parviennent de par le vaste monde lui pèsent de plus en plus.
La bibliothèque recouvre un mur entier de la chambre. En se dirigeant vers son lit, sur la haute étagère consacrée à la philosophie, il se saisit d’un volume au hasard. Pour assurer le caractère aléatoire du tirage quotidien, c’est le seul rayonnage qui échappe à l’ordre alphabétique et dont il mélange soigneusement les références chaque semaine. Ainsi, est-il assuré de piocher à l’aveugle sa lecture de sieste. Le choix importe peu, ses yeux se fermeront de toute façon au bout d’une paire de paragraphes, d’une page tout au plus. L’ouvrage élu du jour est l’Éloge de la folie d’Érasme. Il s’installe sur la couverture et laisse le livre s’ouvrir de lui-même entre ses mains. Il chausse ses lunettes et tombe sur la phrase suivante :
« Eh bien, toute la vie des hommes est-elle autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun fait son entrée avec un masque différent, et joue son rôle à lui, jusqu’à l’heure où le meneur de jeu le renvoie de la scène ? »
Au-delà des époques, si étranges soient-elles, l’intemporalité de la parole des sages demeure d’une acuité stupéfiante.
Un nom de plume, c’est quand même lourd à porter.
L’autre jour, devant un bol de rāmen, l’une de mes amies m’expliquait une fameuse dichotomie opérée entre les écrivains dont je n’avais encore jamais entendu parler. Il en existerait deux catégories : l’écrivain architecte, celui qui prépare en amont moult plans et pour lequel l’exercice de remplissage s’avère souvent difficile ; et l’écrivain jardinier, qui plante des graines au petit bonheur et cultive l’écriture comme une floraison opportune. Moi, j’ai décidé de ne pas choisir – cela n’a guère de sens après tout – et puis, je voudrais être un écrivain paysagiste.
