La frustration née de son incapacité fondamentale à aboutir son roman le conduit à ouvrir un blog modeste et confidentiel. Au départ, c’est une bulle en ligne échappant aux réseaux sociaux où il est aux abonnés absents, un espace minimaliste perdu dans la profondeur du web dont il est seul à connaître les coordonnées. Petit à petit, il fait lire, élargit le cercle de son lectorat à des membres choisis de sa famille, à des amis intéressés par ses activités scripturales, voire à quelques quidams curieux qu’il croise au hasard. Son beau monde dans la boucle, l’audience suffisante est réunie, il est un auteur pour les siens, quelques-uns, ceux qui comptent. Il est satisfait et n’en veut pas plus. Sur le blog, il publie peu mais semble vouloir signifier beaucoup. Ces textes s’apparentent à un mélange étrange de chutes de carnets, de faux aphorismes et de fulgurances poétiques diluées. On ne peut pas vraiment dire que cela soit bon, mais ça a le mérite mésestimé de la sincérité. Bref, il écrivaille et quelques-uns le suivent de loin en loin, parfois même on lui en parle, rarement sans qu’il n’engage la conversation cela dit. Insidieusement ses post s’espacent, et le rythme se ralentit encore, puis plus rien. Silence radio. Il s’avère que sa disparition n’est pas seulement numérique, du jour au lendemain, il s’évapore sans laisser la moindre trace. Un soir, il ne rentre pas du boulot, alors sa femme enchaîne les coups de fil inquiets à tous ses potes mais personne ne l’a vu. Le lendemain il ne se présente pas à son travail, il ne fait aucune apparition dans les jours qui suivent et à la fin de la semaine on reste sans l’ombre d’une nouvelle. Dans l’incompréhension la plus totale, abasourdis, ses proches se réunissent pour partager son absence. L’un d’eux convainc les autres de s’intéresser au blog, sous l’angle crypto-littéraire, peut-être y a-t-il laissé des indices… D’un même élan, ils se saisissent d’un téléphone, d’une tablette ou d’un ordinateur, et épluchent ensemble ses textes virtuels d’apparence si innocents, soudainement susceptibles de cacher des secrets. Et c’est lorsqu’ils ont tous les yeux rivés sur leur écran que les publications reprennent.
Auteur : Boris Vendimia
Les livres ont cela en commun avec les piscines qu’il est préférable de vérifier le niveau avant d’y plonger à corps perdu la tête la première.
À l’annonce officielle de la tombée des masques et à contrecourant de l’humeur festive, il déchante. Ce n’est pas pour sa santé qu’il s’inquiète mais plutôt pour son nouveau boulot. Sa reconversion professionnelle, si audacieuse puisse-t-elle paraître, s’avère jusqu’ici parfaitement réussie. Mais pour ne pas se voiler plus longtemps la face, en de pareilles conditions, il doit l’admettre : dorénavant (et c’est navrant), cela va devenir nettement plus difficile de poursuivre avec le même brio cette activité de ventriloque qui le faisait vivre
Tous les livres contiennent des fautes. Indépendamment de la rigueur du travail de correction, du nombre de relectures croisées et des sempiternels débats qui agitent les grammairiens, il en reste toujours au moins une. Cela va de la discrète coquille à l’ignominieuse conjugaison. Depuis mon humble place de lecteur – et d’auteur qui en est bourré (de fautes) – je me fais un malin plaisir de débusquer les plus saugrenues que je vois passer dans les livres publiés. J’exclus de mon terrain de jeu la presse régionale où la facilité excessive dénature l’exercice.
Ce jour-là, avec la petite qui est en sixième et pour avancer ses devoirs, on lit à deux voix hautes une version abrégée de L’Odyssée d’Homère. La quatrième de couverture est estampillée « édition de référence » ce qui éveille déjà en moi d’irrépressibles soupçons. La petite rechigne à la lecture mais mon enthousiasme est communicatif et, au fil des chapitres, l’aventure d’Ulysse nous embarque. Rapidement se profile l’épisode gore – que j’attendais tant – avec Polyphème le cyclope. Dans ce passage, l’illustre Ulysse nous raconte crûment comment lui et ses acolytes s’y sont pris pour aveugler le borgne. C’est au tour de la petite de lire, elle s’acquitte noblement de cet honneur et ce, bien qu’elle se cache le visage durant les moment difficiles :
« Ayant saisi l’épieu d’olivier, ils l’enfoncèrent dans l’œil du Cyclope tandis que moi j’appuyais dessus et le faisais tourner. Le sang chaud jaillissait de l’œil ; les vapeurs de la pupille en feu brûlèrent paupières et sourcils (…) »
Moi : Là, il y a une faute !
La petite (déjà larmoyante) : J’ai fait une faute moi ?
Moi : Non, non, non, ce n’est pas toi, tu lis très bien petite. Il y a une faute dans le livre.
La petite : Si les livres se mettent à faire des fautes, ça va devenir compliqué. C’est où que ça se trompe ?
Moi (en pointant précisément le texte du doigt) : Là ! Ils impriment noir sur blanc « sourcils ». « SOURCILS » non mais… sérieusement ? Il s’agit d’un cyclope ! Alors, qu’on lui prête des « paupières » d’accord, chaque œil en a deux, mais le pluriel à sourcil est inadmissible pour un cyclope ! La faute est grossière. Il faut faire quelque chose. Petite, je compte sur toi pour rapporter cette erreur honteuse à ta professeure de français. D’ailleurs, je suis sûr que cela sera l’occasion d’une belle conversation dans la classe qui profitera à tous.
La petite (pouffant ou presque) : Non mais t’es sérieux là ?
Sur le plan visuel tout oppose cette famille de palmipèdes et ces espèces de cloporte. Pourtant, lorsque l’on énumère leur nom, à l’oreille, il n’y a déjà plus qu’un seul phonème qui distingue le canard du cafard et le caneton du hanneton.
C’est une fille amusante que j’affectionne tout particulièrement. Nous ne nous voyons guère souvent mais quand c’est le cas, on en profite pour refaire le monde de fond en comble. Elle est du genre prolixe, sujette aux digressions, et son langage est teinté d’une vulgarité très créative. Lors de nos trop rares réunions, les conversations durent immanquablement la nuit durant. Elle les engage toujours de cette même manière rituélique. Installée face à moi, enfoncée dans son fauteuil, elle croise les pieds sur la table basse, entrelace les doigts de ses mains et déclare solennellement le sourire en coin (en insistant sur la dernière syllabe) :
Parlons beaucoup, parlons mal.
Il y a une forme d’expression artistique à la frontière poreuse entre la poésie et la typographie, c’est la typoésie. Bien que de fameux représentants s’illustrent dans cette discipline, la typoésie n’a pas forcément besoin qu’un typoète la façonne. Elle existe aussi à l’état brut dans le langage. Exemple : la cédille du mot hameçon en est précisément un.
Je hais les aiguilles plus que tout mais, cette fois, je ne me dégonflerai pas, quitte à en crever.
Fuyant cette matinée de labeur qui démarre à toute bourre, il s’isole à l’arrière du bâtiment pour une pause clope salutaire. Quelques taffes agrémentées de goulues gorgées de café suffisent à apaiser ses tensions naissantes. Rasséréné par cette conduite dopante, ayant retrouvé un semblant de calme bien que sa main tremble, il badge et débloque la porte pour rejoindre son bureau à l’étage. Sur le seuil il fait halte devant le distributeur automatique de gel hydroalcoolique. Celui-ci aura l’inestimable mérite de le débarrasser des éventuels virus de la poignée et de l’odeur de tabac qu’empestent ses doigts. En revanche, il ne sait pas quoi faire de sa tasse, hésite, et la pose finalement sur le support – qu’il imagine prévu à cet effet – avant de présenter ses mains au détecteur. La visqueuse dose crachée par la machine lui échappe et finit sa course tout droit dans sa boisson chaude. « Merde ! » lâche-t-il en réaction au ploc sonore. Mais, à la réflexion, il se ravise : après tout, c’est une solution comme une autre, rien de moins qu’une sorte de café arrosé, pour ne pas dire un vrai carajillo de guerrier. Il considère d’abord le mélange d’un air de défi puis, d’un coup d’un seul, il le vide cul-sec. C’est exactement le remontant dont il avait besoin pour se remettre d’aplomb et, plus déterminé que jamais, il gravit l’escalier quatre à quatre.
C’est la journée internationale de lutte pour les droits des travailleurs, alors je pourrais rejoindre la ville pour défiler avec les camarades sur les grands boulevards. Le poing levé.
Mais, profitant de cette éclaircie, je crois que je vais finalement rester pépère dans mon petit coin de campagne : c’est aussi la journée internationale du jardinage nu. Les clochettes à l’air.
