J’aime le son que font les écrits chroniques quand on articule leur nom. À entendre ce bruit, on croirait des souris grises qui grignotent le temps, représenté dans cette image par un grimoire aux pages jaunies. Je vois très bien la scène. Elle est délectable et c’est précisément ce que les écrits chroniques souhaitent évoquer.
Auteur : Boris Vendimia
Chaque soir, l’heure entre chien et loup me prend irrésistiblement à la jugulaire. On dit que les fous, les mourants et les nouveau-nés sont particulièrement sensibles à la perte du jour, à l’entrée quotidienne dans les ténèbres, mais ils ne sont pas les seuls. Ce soir encore, il me faudra quelques verres pour qu’à cette heure ma gorge et ma mâchoire se desserrent et, qu’au milieu des canidés, je puisse moi aussi affronter la nuit et hurler à la lune.
Tentative de haïku pascal pour mon frère
Sous un ciel changeant
Dix fois le tour du jardin
Pâques sous cloche
Les plus belles lettres, c’est à toi que je les ai écrites. Elles contiennent le meilleur de ce que je suis et de ce que j’ai à partager. Des fulgurances poétiques aux éclairs de lucidité, en passant par un sincère élan amoureux dans sa pure expression. Le plus terrible avec ces lettres, c’est certainement que tu ne les as jamais lues car je ne te les ai jamais envoyées. Pour certaines, elles sont chiffonnées au fond d’une corbeille de papier, d’autres sont ad vitam enregistrées comme brouillons dématérialisés sur quelques messageries électroniques anonymes, enfin il y a celles – le plus grand nombre – que je me suis contenté d’échafauder mentalement et qui ne laissent aucune trace, sinon dans mon inconscient. En définitive, les plus belles lettres, c’est à toi que je les ai écrites et personne ne les lira puisqu’elles sommeillent pour toujours dans les limbes.
La situation actuelle confine au ridicule et nous oblige à trouver des occupations. De mon côté, lassé d’épier mes voisins résolument barbants, j’ai pris conscience que mon prognathisme prononcé me permettait d’étudier en direct l’épaississement de ma moustache, et ce, sans que je ne recoure à un miroir.
L’air des temps tousse à perdre haleine, ces quintes ralentissent significativement la course et la limitent à un rayon d’un kilomètre.
Moi aussi, je suis l’autre !
D’un pas hâtif, il décrit des cercles concentriques autour de la table en pierre du jardin. Il marche tout en lisant. Il tient entre ses mains un recueil de critiques qui honorent et analysent l’œuvre d’un écrivain chilien dont il chérit le travail. Dans l’un des textes de ce livre, une journaliste belge caractérise les personnages de ce génie littéraire sud-américain par leur tendance systématique à tourner en rond. À cet instant, il s’interrompt soudainement dans son étourdissant cheminement – tel une statue – et un rouge-gorge s’échappe du saule pleureur voisin. Dans cette curieuse position et avec le plus grand sérieux du monde, il considère la possibilité de n’être rien de plus qu’un personnage de son écrivain fétiche.
C’est aujourd’hui le septième anniversaire de la fin du monde et en cette belle matinée ensoleillée de solstice, j’ai reçu la notification de mon licenciement. La lettre vient mettre un terme à la mise à pied conservatoire dont je faisais l’objet depuis près de trois semaines et clôture également l’examen de conscience afférent à la procédure. Aujourd’hui, ce qui m’est donné à lire n’est qu’un tissu d’allégations calomnieuses, fallacieuses et confuses. Telle est la récompense de mes huit ans de bons et loyaux services. Nique ta maison mère. Un grand merci pour le solde de tout compte, je reprends volontiers ma liberté et j’entends désormais en faire un meilleur usage.
L’écriture de notre destin requiert une correction exemplaire.
