Chaque soir, l’heure entre chien et loup me prend irrésistiblement à la jugulaire. On dit que les fous, les mourants et les nouveau-nés sont particulièrement sensibles à la perte du jour, à l’entrée quotidienne dans les ténèbres, mais ils ne sont pas les seuls. Ce soir encore, il me faudra quelques verres pour qu’à cette heure ma gorge et ma mâchoire se desserrent et, qu’au milieu des canidés, je puisse moi aussi affronter la nuit et hurler à la lune.

Les plus belles lettres, c’est à toi que je les ai écrites. Elles contiennent le meilleur de ce que je suis et de ce que j’ai à partager. Des fulgurances poétiques aux éclairs de lucidité, en passant par un sincère élan amoureux dans sa pure expression. Le plus terrible avec ces lettres, c’est certainement que tu ne les as jamais lues car je ne te les ai jamais envoyées. Pour certaines, elles sont chiffonnées au fond d’une corbeille de papier, d’autres sont ad vitam enregistrées comme brouillons dématérialisés sur quelques messageries électroniques anonymes, enfin il y a celles – le plus grand nombre – que je me suis contenté d’échafauder mentalement et qui ne laissent aucune trace, sinon dans mon inconscient. En définitive, les plus belles lettres, c’est à toi que je les ai écrites et personne ne les lira puisqu’elles sommeillent pour toujours dans les limbes.

La situation actuelle confine au ridicule et nous oblige à trouver des occupations. De mon côté, lassé d’épier mes voisins résolument barbants, j’ai pris conscience que mon prognathisme prononcé me permettait d’étudier en direct l’épaississement de ma moustache, et ce, sans que je ne recoure à un miroir.

D’un pas hâtif, il décrit des cercles concentriques autour de la table en pierre du jardin. Il marche tout en lisant. Il tient entre ses mains un recueil de critiques qui honorent et analysent l’œuvre d’un écrivain chilien dont il chérit le travail. Dans l’un des textes de ce livre, une journaliste belge caractérise les personnages de ce génie littéraire sud-américain par leur tendance systématique à tourner en rond. À cet instant, il s’interrompt soudainement dans son étourdissant cheminement – tel une statue – et un rouge-gorge s’échappe du saule pleureur voisin. Dans cette curieuse position et avec le plus grand sérieux du monde, il considère la possibilité de n’être rien de plus qu’un personnage de son écrivain fétiche.

C’est aujourd’hui le septième anniversaire de la fin du monde et en cette belle matinée ensoleillée de solstice, j’ai reçu la notification de mon licenciement. La lettre vient mettre un terme à la mise à pied conservatoire dont je faisais l’objet depuis près de trois semaines et clôture également l’examen de conscience afférent à la procédure. Aujourd’hui, ce qui m’est donné à lire n’est qu’un tissu d’allégations calomnieuses, fallacieuses et confuses. Telle est la récompense de mes huit ans de bons et loyaux services. Nique ta maison mère. Un grand merci pour le solde de tout compte, je reprends volontiers ma liberté et j’entends désormais en faire un meilleur usage.

Dans son lit, il est allongé sur son flanc droit. Mais de ce côté-là, c’est systématique, il bave. Une malformation congénitale peut-être, ou, plus sûrement, une séquelle traumatique des coups reçus à répétition sur ce profil de son visage. Par la commissure droite de ses lèvres s’échappe lentement un mince filet de bave qui, du fait que sa tête soit légèrement inclinée, vient se recueillir dans sa moustache et l’imbiber. Cela n’arrive pour ainsi dire jamais quand il dort du côté gauche autrement plus hermétique, mais comme sa femme a l’habitude de dormir du côté droit, et qu’elle n’entend pas transiger avec cette préférence, il est bien obligé de se mettre en cuillère de ce côté d’où il fuit, tout contre elle, pour qu’elle s’endorme enlacée entre ses bras, pour ne pas passer la nuit derrière contre derrière. Ainsi, dit-elle, les corps s’épousent d’une façon confortable et favorable à l’endormissement. S’abandonnant au sommeil, il en est arraché par le bruit d’aspiration de sa propre bouche qui, par réflexe musculaire, tente de retenir l’écoulement de sa salive. Le bruit produit est tout à fait comparable à celui qu’il pourrait faire en mangeant goulument une soupe trop chaude. C’est en tout cas ce en quoi s’est transformé son rêve au moment précis où il se réveille. Il secoue la tête, sa moustache frotte l’oreiller et répand la bave sur la taie comme on étale la peinture avec un pinceau, lui livrant la matière de son rêve suivant. Dans celui-ci, tandis qu’il se rendort la joue tout contre l’oreiller humide, il devient peintre en bâtiment dans un curieux univers sous-marin.