Pendant ce temps à Hollywood : l’interprète de la nounou d’enfer Fran Fine est cheffe de file de la grève des scénaristes qui dure désormais depuis plusieurs mois. Outre l’augmentation de leurs modestes émoluments relatifs à l’exploitation de leur travail par les plateformes de streaming, les membres de la Writers Guild of America exigent l’encadrement strict des intelligences artificielles génératives mettant en péril la valorisation de la créativité humaine. Les chevilles ouvrières de l’industrie du cinéma américain ne s’y trompent pas : ces nouveaux robots ne font qu’aggraver la concurrence que leur impose déjà la réalité d’une époque stupéfiante. Dans la presse on lit par exemple qu’au beau milieu des eaux qui bordent la Floride, des requins sont devenus accros à la cocaïne en consommant les quantités déversées au large par les narcotrafiquants qui tentent d’échapper aux contrôles. Et voilà, il n’en faut pas davantage pour esquisser le pitch d’un possible nouvel opus des Dents de la mer.
A : Tu peux ajouter liquide vaisselle à la liste des courses ?
B : Oui bien sûr. (après une hésitation) Mais, à la réflexion, cette appellation est plus que douteuse : la substance en question n’est jamais vraiment liquide, c’est complétement con, non ?
A : …
B (stylo en main) : J’écris « viscosité vaisselle », on devrait trouver ça plus facilement en magasin.
On se raconte des histoires depuis toujours. Dans l’intervalle nombreux sont ceux qui se sont amusés à théoriser l’exercice. Et pourquoi pas moi ? Ce bon vieil Anton par exemple, dans son dix-neuvième siècle tardif et sous un Empire Russe qui n’est plus si lointain, a développé le principe dramaturgique du fusil de Tchekhov. Selon lui, dans une fiction, chaque détail doit avoir son utilité narrative. Ainsi, « si dans le premier acte vous dites qu’il y a un fusil accroché au mur, alors il faut absolument qu’un coup de feu soit tiré dans les actes suivants. » Je pense pour ma part que le public contemporain est trop accoutumé à cette pratique, qu’il a appris à reconnaître les grosses ficelles et que les règles ont évolué. De nos jours il me semble plus intéressant, lorsqu’une arme à feu fait partie du décor, qu’elle se révèle finalement comme un vulgaire pistolet à eau.
Cinquante deux ans après sa tragique disparition dans un accident d’avion Melody Nelson est morte aujourd’hui pour la seconde fois.
Souvenir de vacances déjà lointaines : il y a assez précisément un an, juilletiste précoce, Boris s’arrache de bon matin à ce mobil home niché contre la Dune du Pilat, en tenue de jogging, une nectarine en main. La canicule sévit depuis plusieurs semaines et même les petites heures sont brûlantes. À l’ouest le vol des parapentes zèbre l’azur du ciel. En dépit ou en raison du nombre excessif de bières ingurgitées la veille, Boris se sent ce matin investi du devoir d’aller courir longtemps et loin. Ainsi abandonne-t-il sa tribu à cet abri précaire. Femme et enfants dorment du sommeil des justes (à moins qu’il ne s’agisse de leur oisiveté ordinaire). Il s’engage en marche rapide dans l’ascension du sévère dénivelé qui mène au cœur du camping. Cet échauffement suffit à faire luire son front de sueur. À hauteur des sanitaires, il bifurque pour boire de goulues gorgées au robinet. Il s’asperge aussi le visage, rince le fruit et en le rangeant dans la poche frontale de son short y déniche un briquet embarqué fortuitement. Il met des écouteurs dans ses oreilles et lance une playlist sur son téléphone. La chanson qui démarre au moment où Boris dépasse la barrière d’entrée du camping et commence sa course est Light My Fire des Doors.
Aujourd’hui Boris n’ira pas courir jusqu’à la plage du Petit Nice. Il décide de prendre la direction opposée et d’aller se perdre dans la forêt. Après tout, il l’a bien mérité. Une voie pédestre et cyclable est aménagée en marge de la départementale. L’exposition au soleil est totale et en un instant son tee-shirt est trempé de sueur. Il atteint sa vitesse de croisière et dépasse la discothèque locale devant laquelle est garée une limousine blanche aux vitres teintées. Boris se demande naïvement si des célébrités qui s’y seraient effondrées à l’aube ne seraient pas mortes cuites à cette heure. Quelques centaines de mètres plus loin, il atteint ce camping que la télévision a rendu célèbre en y tournant une fiction. La vitrine de la boutique visible depuis la route expose un étal débordant de produits dérivés à l’effigie de la série. Au croisement suivant, affligé par ce clinquant défilé en pleine lumière, Boris s’engage sur la piste 214 bordée de pins majestueux. Cette route forestière assez peu fréquentée perce la dense pinède. Les bas-côtés sont constitués d’imposants monticules d’aiguilles archi-sèches. Bien qu’évoluant désormais à l’ombre, Boris éprouve le contrecoup de sa fragilité physique. Il est hors d’haleine mais ne ralentit pas pour autant l’allure, telle est sa pénitence. Les habitations en bordure se font de plus en rares. La musique s’interrompt quand son téléphone perd le signal. Dès lors, Boris n’entend plus que la soufflerie de ses poumons et son cœur qui cogne. Il aperçoit un utilitaire stationné en bord de route mais il n’y a personne au volant ou alentour. Il cligne des yeux à répétition car la sueur qui dégouline de son front trouble sa vision et lui donne l’illusion que des fumerolles s’échappent du goudron qui fond sous ses pieds. Il marche un peu pour retrouver ses repères et ses esprits. Cette piste forestière n’en finit jamais mais il n’est pas encore temps de faire demi-tour. Boris quitte soudainement la route pour s’engouffrer dans l’épaisse forêt.
Plusieurs sentiers de sable jonchés d’épines serpentent entre les pins maritimes. Boris se rassérène en croquant dans sa nectarine. Bien qu’elle soit chaude et meurtrie par la course, il se nourrit du jus coulant sur son menton et suce longtemps le noyau. Il va mieux. Son orientation est assez instinctive. Il choisit le chemin qui grimpe. Il veut atteindre Le Truc de la Truque. Le nom truculent de ce lieu-dit a attiré son attention sur une carte forestière entraperçue à l’accueil du camping. Le truc ou tuc, en gascon, désigne une colline. Il s’agit d’une dune morte qui est le point culminant de cette forêt usagère de la Teste de Buch. S’il ne se trompe pas, elle devrait se situer non loin au nord. Malgré la pente, il reprend du courage et de petites foulées, ses baskets s’enfoncent péniblement dans le sable. Les branchages s’éclaircissent et après un passage abrupt où il s’agrippe aux genets et aux ajoncs, il atteint finalement le sommet. Le paysage est à la hauteur : on voit la Dune du Pilat émergeant de la pinède elle-même enserrée par le ciel et l’océan. Une forte émotion traverse Boris victorieux. Il prend conscience que s’il aime tant à parcourir les paysages qui lui sont chers, à les éprouver physiquement, c’est qu’il n’a pas trouvé de meilleure manière de leur appartenir. Au moment de cette révélation Boris n’a aucune conscience que ce splendide panorama s’apprête à disparaître, qu’il sera dans quelques heures dévoré par les flammes, défiguré pour des décennies, et qu’il en est certainement l’un des derniers témoins.
Voici venue la belle saison, avec son lot de spectacles à ciel ouvert. L’offre est pléthorique mais la qualité n’est pas toujours au rendez-vous. En la matière, qu’on se le dise, je préfère sans hésiter un bon vieil orage d’été à un mauvais concert.
Et il brisa le silence sans le moindre éclat.
La nuit dernière j’ai rêvé avec une clarté inouïe de la mort de Bob Dylan. Je ne la lui souhaite évidemment pas, mais je tiens sans tarder à faire ici mention de cette vision dans l’hypothèse où elle viendrait à se réaliser. Si toutefois son trépas n’intervenait pas dans les prochaines vingt-quatre heures, je serai naturellement conduit à effacer ce billet pour ne pas compromettre d’éventuelles opportunités futures d’être reconnu comme prophète.
L’été en automne étonne.
Bière en terrasse. Lumière orange d’orage projetée sur terre craquelée, pelouse roussie et jonchée de feuilles précocement mortes. Bonsoir sécheresse, et à la tienne !
