Il est dans sa cave, affairé. Non, il ne chôme pas. Son travail acharné est audible. En sous-sol, devant sa machine à écrire, il est à l’œuvre et frise la possession. Le flot de frappe est ininterrompu, comme on pourrait le dire positivement dans un match de boxe. La ferveur qui l’anime est belle à voir. Sans retenue, les bâtons métalliques impriment leur marque d’encre ; il y a aussi le chariot qui retentit à chaque retour ; les pages expulsées qui régulièrement descendent en feuille morte jusqu’au sol ; bref, une symphonie complète témoigne de son activité débordante. Un total épanchement. On s’approche pour en savoir plus, satisfaire une légitime curiosité de lecteur avide, un peu plus près, on le fait discrètement pour ne rien perturber de la scène. Il ne faudrait pas qu’on le dérange dans son entreprise en pleine crise créatrice. Alors on glisse un œil furtif derrière son épaule pour le lire. Sa prose est cryptique. Pour tout dire – avec une once de déception – il n’y a qu’un mot tapé à répétition, un seul enchaînement de lettres qui recouvre l’intégralité de sa production. Compulsivement sur ses pages, il écrit sans répit, en capitales d’imprimerie, le mot LEUCOSELOPHOBIA (étymologiquement, leuco-, blanc, -selo-, papier, -phobia, peur). C’est l’angoisse de la feuille blanche qui s’exprime.

Il ne comprend rien à la peinture, les toiles qui le fascinent sont arachnéennes. Et parmi elles, ses préférées sont celles qui sont tissées entre quelques ténus brins d’herbe, tendues pour recueillir la rosée du matin. En les capturant ainsi dans leur filet, ces toiles-là gardent longtemps intactes les premières gouttes de l’aube et c’est beau. « Malgré tout le talent de ses adeptes, l’art pictural est-il jamais parvenu à de pareilles prouesses ? » interroge-t-il avec justesse.

Les nouveaux outils de saisie prédictive et de correction automatique ont toujours le mot pour rire. Sans avoir eu la précaution de relire mon dernier courriel à vocation administrative, je découvre a posteriori son contenu défiguré. Passé à la moulinette technologique, il commence ainsi : j’assume la bonne réplétion de votre massage. Je ne veux pas en savoir davantage – et dire que c’est parti comme ça – j’espère seulement que mon destinataire appréciera l’humour des robots qui m’assistent.

Payer pour rouler comme un escargot m’est insupportable, aussi je quitte l’autoroute dès que possible, quarante minutes de bouchons et – c’est bon – j’ai mon compte. Dans cette zone périphérique quelconque et à cette heure hors d’usage, je n’ai guère de choix pour me sustenter. L’enseigne monumentale d’un fast-food se dresse sur ma route et je bafoue instantanément tous mes principes moraux en la matière. Je sais qu’ils reviendront m’assaillir de culpabilité une fois l’ingurgitation complète, mais à cet instant, le ventre vide, je leur préfère la malbouffe. M’apprêtant à sortir de mon véhicule, tandis que j’élabore mentalement mon menu, je suis retenu dans mon élan de goinfrerie par une vision. Ma vitre encore entrouverte donne sur une poubelle du restaurant au pied de laquelle évolue un moineau monstrueux. Son obésité lui donne la forme d’un ballon à plumes. Au milieu des détritus dégoulinants, il a le bec enfoui dans un cornet de frites et la queue coincée dans une boîte de nuggets. Considérant le ridicule de ses ailes sur ce corps trop gras, je conclus que le piaf patapouf est incapable de voler. Une association d’idée me rappelle l’albatros baudelairien lui aussi empêché d’être porté aux nues, certes pour d’autres raisons. Je m’amuse de la comparaison quand le moineau hors normes s’arrache brusquement à son festin de fritures pour se tourner vers moi. La bête mutante me regarde droit dans les yeux avec une intensité rare et un air mauvais. Puis, sans rompre le contact visuel, le monstre s’avance à ma rencontre de sa démarche chaloupée. Ses pattes engluées dans une flaque visqueuse de soda le ralentissent et pourraient aussi me laisser le temps de réfléchir à la meilleure option en pareille situation, mais je n’y parviens pas. La créature, elle, approche, lourdement mais sûrement. Mon effroi est décuplé à la vue de ses congénères tout aussi disproportionnés qui lui emboîtent le pas. C’est une armée de poids qui marche sur moi. Pris de panique, je remonte la vitre, démarre en trombe et m’enfuis. Tant pis, je mangerai un autre jour.

Certains bouffent à tous les râteliers, mais celui-là n’a guère d’appétit, en revanche – quelle soif ! – ce salaud se rince le gosier à tous les abreuvoirs.

Entre autres produits d’importation chinoise, le moustigre (mot-valise inventé pour qualifier ce croisement improbable entre le moustique et le tigre) remporte par chez nous un franc succès : on l’applaudit toujours lors de ses incessants passages. Il appartient à une espèce drôlement évoluée en regard de ses rivaux occidentaux. Sans parler de ses seyantes rayures, évoquons sa capacité à la piqûre multiple et le fait qu’il sévisse jour et nuit comme preuves de sa supériorité. Puis, il y aussi sa taille qui augmente significativement à chaque millésime estival. Au rythme de cette croissance exponentielle, il y a fort à parier que – d’ici quelques années – il s’impose durablement, et qu’après l’avoir apprivoisé et dompté, nous soyons finalement en mesure d’enfourcher le moustigre. Dans cette perspective cavalière, j’en ferai pour sûr un fier destrier.

Quand l’un de tes maîtres t’encourage à continuer en usant du mode impératif (Continuez), ne le considère pas comme un simple conseil. Entends-le plutôt comme l’ordre formel qui t’est intimé et qui ne se discute pas.

Un soleil de plomb zénithal lézarde la terre. Sous son canotier et le figuier, il bouquine, installé jambes croisées sur une chaise dépliée. Pas le moindre vent ne souffle. Même à l’ombre des larges feuilles, la chaleur est accablante tout comme l’est la lecture de cette nouveauté littéraire qui lui tombe des mains. Sous ces poids divers, sa posture change, il soupire et s’écrase finalement au fond de son siège. Il ne lit plus et s’évente du livre d’un geste las. C’est alors que, par la voie des airs, lui parvient tranquillement un duvet de chardon. Cette aigrette de plumes soyeuses est ondoyante, jusqu’à ce qu’elle attarde son vol stationnaire juste au-dessus de lui, à portée de main s’il avait eu le bras long. Durant un bon moment suspendu, il fixe attentivement cette structure parfaite de la nature venue lui apprendre la légèreté. Puis, toujours avec délicatesse, le parachute qui sème à tout vent reprend son voyage par ascension graduelle. Depuis sa chaise, il continue de scruter cette forme discrète jusqu’à sa disparition absolue dans l’éclatant bleu du ciel. Et, à la voir voler ainsi, avec tant de grâce, il en arrive même à oublier le piquant des feuilles du chardon des champs. Il médite sur les métamorphoses. Dans le jardin silencieux, il murmure pour lui-même (et pour le primo-romancier pesant qui repose désormais sur la pelouse): Prends-en de la graine mon garçon.

On s’abîme souvent à convoiter les cimes, je me demande si l’inverse se vérifie. S’élève-t-on à viser les abysses ?