La colombe fait halte dans un marais lugubre qui ternit sa blancheur. Mal lui en prit. Le simple mot de marécage pourrait suffire à la piéger, mais elle est téméraire et n’entend pas se laisser faire. Alors la colombe arrache une à une ses petites pattes au bourbier et se promène. Derrière une nuée de moustiques, elle fait la désagréable rencontre d’un crapuleux crapaud qui lui crache dessus en guise de salut. C’en est trop pour la colombe. Elle ne songe déjà plus qu’à déguerpir de cette zone humide qui la débecte mais ses ailes sont engluées par la bave poisseuse et elle ne parvient pas à les déployer. Sous l’œil globuleux du crapaud amusé, elle s’agite et panique. Un temps, elle craint d’être condamnée à une vie entière d’ombres et de boue, à ne plus jamais sentir la caresse du vent ou du soleil sur son plumage. À force de se secouer, elle parvient enfin à prendre son envol et s’élève au-dessus des joncs. Étrangère à l’idéal pacifiste qu’on lui prête à tort, la colombe veut sa revanche et, dès lors qu’elle a pris la hauteur suffisante et la mesure d’un angle d’attaque judicieux, elle enfiante le batracien dans un soulagement jouissif. La trace que laisse la colombe derrière elle est immaculée.
Auteur : Boris Vendimia
Souvenir de vacances déjà lointaines : aoutiens tardifs, Boris et sa tribu passent un profitable séjour sur la côte basque. Il leur a bien fallu casser la tirelire – les places y sont devenues chères – mais la liberté retrouvée n’a pas de prix. Assignés à résidence depuis plus d’un an, ils ont grandement besoin de changer d’air. Surtout Aline qui meurt d’envie de revoir cette terre d’embruns où s’ancrent ses souvenirs de jeunesse. Entre mille autres projets, elle veut avoir les cheveux qui frisent au vent iodé, déguster des chipirones en regardant le soleil se coucher dans l’océan, et aussi faire connaître aux petites la joie de plonger sous les vagues.
Ils s’établissent à Guéthary, un petit port historique de pêche baleinière qui connaît la gentrification massive mais dont l’expansion urbanistique est limitée par une végétation dense. Les beaux rivages atlantiques ravissent toute la famille. Tandis qu’Aline et les petites œuvrent à parfaire leur bronzage, Boris paraît soucieux. Il a récemment appris que son ennemi juré est propriétaire d’une maison à Guéthary – à vrai dire celui-ci est même originaire du village. Bien que résolument pacifiste, Boris déroge uniquement à ses principes quand il s’agit de cette personne (il s’est fait la promesse qu’un jour il lui pèterait la gueule), j’ai nommé… Frédéric Beigbeder. Il ne connaît pas personnellement le bonhomme mais tout ce qu’il représente du gratin germanopratin est suffisant pour alimenter son viscéral désir de violence. Jadis, Boris a longuement arpenté les allées du salon du livre de Paris dans l’espoir de croiser celui qu’il appelle « Bigbidet » pour lui tomber dessus, mais l’occasion ne s’est jamais présentée. À Guéthary, c’est autre chose, il vient défier sa némésis en son fief.
Les jours se succèdent sous un ciel toujours éclatant, une heureuse anomalie statistique en cette région. Au cours des balades en famille, sur les hauteurs de Parlementia, le long de la jetée, des allées d’hortensias ou sur la place du fronton, Boris est en permanence aux aguets. Il scrute tous les visages. Son attention redouble aux terrasses embourgeoisées avec vue sur le large qui jouxtent l’hôtel art-déco du centre et aussi dans les gradins de cette partie de pelote. Même si une poignée de sosies le font hésiter, avec leur barbe poivre-sel et leur air condescendant, Bigbidet n’y est pas. Un matin alors que mère et enfants sont encore toutes trois endormies, Boris va courir aux heures fraîches. Lors de son ascension de la colline de Cénitz, il s’arrête brusquement devant la boîte aux lettres d’une imposante demeure basque. Après avoir lu et relu le nom qui y est indiqué, il affiche un inquiétant sourire : c’est ici qu’il habite. Mais il faut croire que Bigbidet ne profite pas de sa villégiature quand les touristes courent les rues, car Boris a beau quadriller assidument le voisinage à intervalles réguliers la semaine durant, nulle trace de sa proie. Il finit par se décourager.
La veille de leur départ, Boris et sa tribu font la conquête d’une plage de galets au sud de Guéthary. Une tournée de glaces récompense cette expédition pleine d’aventures. Le site de Maiarko est relativement tranquille. Débarrassés de leurs affaires en quatrième vitesse, ils vont pour se jeter à l’eau. Boris évolue d’une façon risible sur cette plage caillouteuse, tant il donne l’impression douloureuse de marcher sur des œufs. La marée est montante et quand les vagues se retirent, le murmure des galets qui s’entrechoquent sonne comme si l’océan était effervescent. Les filles font la planche et se laissent bercer par la houle quand Aline interpelle Boris en pointant la rive de l’index. Il n’en croit pas ses yeux qu’il frotte avec obstination, le sel les lui pique. Après examen minutieux, il délibère : l’homme maigrichon pudiquement vêtu allongé sur sa serviette qui lit un épais pavé est bel et bien Bigbidet. Cette fois c’est la bonne, il reconnaît même auprès de lui sa nouvelle femme et leur progéniture. Boris élabore sa stratégie pendant que les vagues le ramènent vers la côte où il se laisse échouer tel un cétacé. Le bruit des galets fait pétiller l’eau à ses oreilles. Tapi, il guette sa cible jusqu’à ce que la jeune épouse s’éloigne un instant avec la marmaille. C’est le moment parfait, ainsi la sauvagerie du spectacle sera épargnée à son innocente famille. Boris surgit en furie de sa cachette, pousse un cri de guerre à glacer les sangs et se rue sur le pauvre type sans autre forme de procès.
Au beau milieu du dix-neuvième siècle et de son Spleen, Charles Baudelaire décrivait « un jour noir plus triste que des nuits ». Manifestement, ce gars-là avait déjà tout compris au Black Friday.
Par de telles températures j’ai cru cuire.
La nuit dernière les étoiles filantes étaient à la fête. J’en ai emmagasiné un bon stock – et les vœux qui vont avec – jusqu’à ce que l’aube lève le rideau de la nuit, d’abord en tirant sur un coin d’horizon puis en dévoilant pleinement le jour. Tout au long du chemin matinal qui me conduit au cœur du village je reste attentif aux signes. Une coccinelle se pose sur mon épaule le temps du voyage. Devant la place, je fais un détour pour éviter ce chat noir et j’emprunte la chaussée pour contourner l’échafaudage. Je trouve, sur l’enseigne d’un pub irlandais, un trèfle à quatre feuilles et me voilà déjà arrivé chez mon buraliste, détaillant d’une presse infréquentée, pourvoyeur de cancer et épicier de première nécessité six jour sur sept, l’homme de la situation. Cette fois, j’ai mis toutes les chances de mon côté. Nous sommes vendredi 13 et je compte ne pas rater le coche. Le grattage sera mon moment de vérité. J’ai l’argent en poche pour une flopée de tickets, il est maintenant l’heure d’être exaucé, un centime en main.
Il a le souffle court et la bouche sèche. Une nouvelle fois, cette pensée obsédante le saisit d’effroi en lui serrant la gorge : restera-t-il aspirant auteur, porté par ses inspirations, jusqu’au jour fatal du dernier soupir qu’il expirera ?
Il y a des lustres déjà, il a été adolescent. À cette époque lointaine – qui lui a paru durer un éclair d’éternité – il avait un livre préféré. Il en a d’ailleurs usé trois éditions différentes avant la majorité, tant il le compulsait sans trêve. Passé cet âge-là, la préférence exclusive a rapidement perdu tout attrait pour lui. Il avait désormais des livres préférés, au pluriel. Ils lui servaient à baliser la carte de ses explorations littéraires. De temps à autre il en ouvrait un au hasard, pour y goûter à nouveau ou retrouver sa route, s’assurer de la pérennité de ses affinités. Plus tard (mais pas tant quand on y pense), il est devenu vieux. Il sentait dès lors que tous les livres qu’il avait lus – et même ceux qu’il avait oubliés – le constituaient pleinement. Il n’était pourtant plus le moins du monde sous l’emprise de ses favoris. Leur magnétisme s’était tari, et dans son souvenir, il n’en restait rien. Il n’y avait que le prochain livre qui comptait, celui qu’il n’avait pas encore lu, peut-être l’ultime. Si d’aventures il relisait, c’était par mégarde. Il serait alors tombé sur son livre préféré d’enfance qu’il ne l’aurait pas reconnu, tournant chacune de ses pages comme s’il les découvrait pour la première fois. Telle est l’histoire de cet homme et des rapports conflictuels qu’il entretint sa vie durant avec quelques bouquins. Quelle profonde réflexion sur la lecture ou l’humanité faudrait-il en tirer ? On ne saurait trop dire. De toute façon, un peu avant la fin, il avait pris l’irrévocable décision d’arrêter définitivement de lire.
À l’ère des phénomènes du dôme de chaleur et de la goutte froide, le climat ne se contente plus de souffler le chaud et le froid. Désormais c’est la glace et le feu qu’il crache à tout-va.
A : Depuis le temps que cet auteur te fait poireauter, est-ce que tu as fini par recevoir son manuscrit ?
B (grimaçant) : Ah ça oui ! Je l’ai même lu.
A (interprétant la grimace): Alors, c’est mauvais ?
B : Très mauvais. Dans ce cas, sache-le, on préfère parler de péduscrit car c’est écrit avec les pieds.
Il fuit en permanence et en tous sens, c’est pour lui un véritable art de vivre. Tout porte à croire qu’il voudrait être là où il ne se trouverait pas.
