ALINE : T’as de la place dans ton sac ?
BORIS (en soupesant sa besace) : Ça dépend ce que tu veux y mettre… parce qu’il contient déjà La Maison.
ALINE : Non ! Sérieux ? Pourquoi tu trimballes encore ton gros bouquin ? On va voir un feu d’artifices, tu vas quand même pas lire sous les fusées !
BORIS : Là n’est pas la question, tu le sais très bien, combien de fois je t’ai déjà expliqué que…
ALINE (l’interrompant avec lassitude) : Non, s’il te plaît, je comprendrai jamais.
BORIS : C’est pourtant simple. Je te ressers mon explication – tu l’auras bien cherchée – sache qu’elle vaut selon moi pour tous les livres, et en particulier pour çui-là. La réputation et l’épaisseur étaient des critères majeurs dans le choix de ma lecture d’été. C’est pourquoi j’ai élu La Maison dans laquelle d’une autrice arménienne que je bouillonnais de découvrir. Ça fait maintenant une semaine que je dévore ce pavé et je ne suis pas déçu. Tous les jours, plusieurs heures durant, j’évolue au milieu de ses personnages. Parmi plein d’autres il y a Fumeur mais aussi l’Aveugle et Chacal Tabaqui qui m’apprennent leurs histoires et me conduisent aux quatre coins de leurs lieux intimes. J’arpente leur chambre, j’emprunte les couloirs et me promène jusqu’au Croisement où j’écris sur les murs… (sortant le livre de sa besace pour le brandir) J’habite dans La Maison ! Et tant que je n’en ai pas terminé la lecture, une partie de moi vit à l’intérieur. Il est possible que cela soit même vrai lorsque je ne lis pas, quand le livre est refermé, comme en ce moment précis où je te parle. (feuilletant le livre) Là encore, j’habite entre ses pages ! Une fois cette idée acceptée, il devient évident que je me dois de veiller à la protection de ce livre qui nous héberge, moi et tous les autres pensionnaires, jusqu’à la fin… Non mais tu imagines, si jamais il arrivait malheur à La Maison, qu’adviendrait-il de nous ? Il en va de la survie d’une partie de moi-même et de l’accomplissement d’un monde. (remettant le livre dans sa besace) Alors ce livre c’est du lourd, j’en conviens, mais, crois-moi, il est indispensable de faire suivre La Maison et de veiller sur elle.
ALINE (prenant une longue respiration et son propre sac) : Bon, on y va ?
