Souvenir de vacances déjà lointaines : aoutiens tardifs, Boris et sa tribu passent un profitable séjour sur la côte basque. Il leur a bien fallu casser la tirelire – les places y sont devenues chères – mais la liberté retrouvée n’a pas de prix. Assignés à résidence depuis plus d’un an, ils ont grandement besoin de changer d’air. Surtout Aline qui meurt d’envie de revoir cette terre d’embruns où s’ancrent ses souvenirs de jeunesse. Entre mille autres projets, elle veut avoir les cheveux qui frisent au vent iodé, déguster des chipirones en regardant le soleil se coucher dans l’océan, et aussi faire connaître aux petites la joie de plonger sous les vagues.
Ils s’établissent à Guéthary, un petit port historique de pêche baleinière qui connaît la gentrification massive mais dont l’expansion urbanistique est limitée par une végétation dense. Les beaux rivages atlantiques ravissent toute la famille. Tandis qu’Aline et les petites œuvrent à parfaire leur bronzage, Boris paraît soucieux. Il a récemment appris que son ennemi juré est propriétaire d’une maison à Guéthary – à vrai dire celui-ci est même originaire du village. Bien que résolument pacifiste, Boris déroge uniquement à ses principes quand il s’agit de cette personne (il s’est fait la promesse qu’un jour il lui pèterait la gueule), j’ai nommé… Frédéric Beigbeder. Il ne connaît pas personnellement le bonhomme mais tout ce qu’il représente du gratin germanopratin est suffisant pour alimenter son viscéral désir de violence. Jadis, Boris a longuement arpenté les allées du salon du livre de Paris dans l’espoir de croiser celui qu’il appelle « Bigbidet » pour lui tomber dessus, mais l’occasion ne s’est jamais présentée. À Guéthary, c’est autre chose, il vient défier sa némésis en son fief.
Les jours se succèdent sous un ciel toujours éclatant, une heureuse anomalie statistique en cette région. Au cours des balades en famille, sur les hauteurs de Parlementia, le long de la jetée, des allées d’hortensias ou sur la place du fronton, Boris est en permanence aux aguets. Il scrute tous les visages. Son attention redouble aux terrasses embourgeoisées avec vue sur le large qui jouxtent l’hôtel art-déco du centre et aussi dans les gradins de cette partie de pelote. Même si une poignée de sosies le font hésiter, avec leur barbe poivre-sel et leur air condescendant, Bigbidet n’y est pas. Un matin alors que mère et enfants sont encore toutes trois endormies, Boris va courir aux heures fraîches. Lors de son ascension de la colline de Cénitz, il s’arrête brusquement devant la boîte aux lettres d’une imposante demeure basque. Après avoir lu et relu le nom qui y est indiqué, il affiche un inquiétant sourire : c’est ici qu’il habite. Mais il faut croire que Bigbidet ne profite pas de sa villégiature quand les touristes courent les rues, car Boris a beau quadriller assidument le voisinage à intervalles réguliers la semaine durant, nulle trace de sa proie. Il finit par se décourager.
La veille de leur départ, Boris et sa tribu font la conquête d’une plage de galets au sud de Guéthary. Une tournée de glaces récompense cette expédition pleine d’aventures. Le site de Maiarko est relativement tranquille. Débarrassés de leurs affaires en quatrième vitesse, ils vont pour se jeter à l’eau. Boris évolue d’une façon risible sur cette plage caillouteuse, tant il donne l’impression douloureuse de marcher sur des œufs. La marée est montante et quand les vagues se retirent, le murmure des galets qui s’entrechoquent sonne comme si l’océan était effervescent. Les filles font la planche et se laissent bercer par la houle quand Aline interpelle Boris en pointant la rive de l’index. Il n’en croit pas ses yeux qu’il frotte avec obstination, le sel les lui pique. Après examen minutieux, il délibère : l’homme maigrichon pudiquement vêtu allongé sur sa serviette qui lit un épais pavé est bel et bien Bigbidet. Cette fois c’est la bonne, il reconnaît même auprès de lui sa nouvelle femme et leur progéniture. Boris élabore sa stratégie pendant que les vagues le ramènent vers la côte où il se laisse échouer tel un cétacé. Le bruit des galets fait pétiller l’eau à ses oreilles. Tapi, il guette sa cible jusqu’à ce que la jeune épouse s’éloigne un instant avec la marmaille. C’est le moment parfait, ainsi la sauvagerie du spectacle sera épargnée à son innocente famille. Boris surgit en furie de sa cachette, pousse un cri de guerre à glacer les sangs et se rue sur le pauvre type sans autre forme de procès.
