Il y a des lustres déjà, il a été adolescent. À cette époque lointaine – qui lui a paru durer un éclair d’éternité – il avait un livre préféré. Il en a d’ailleurs usé trois éditions différentes avant la majorité, tant il le compulsait sans trêve. Passé cet âge-là, la préférence exclusive a rapidement perdu tout attrait pour lui. Il avait désormais des livres préférés, au pluriel. Ils lui servaient à baliser la carte de ses explorations littéraires. De temps à autre il en ouvrait un au hasard, pour y goûter à nouveau ou retrouver sa route, s’assurer de la pérennité de ses affinités. Plus tard (mais pas tant quand on y pense), il est devenu vieux. Il sentait dès lors que tous les livres qu’il avait lus – et même ceux qu’il avait oubliés – le constituaient pleinement. Il n’était pourtant plus le moins du monde sous l’emprise de ses favoris. Leur magnétisme s’était tari, et dans son souvenir, il n’en restait rien. Il n’y avait que le prochain livre qui comptait, celui qu’il n’avait pas encore lu, peut-être l’ultime. Si d’aventures il relisait, c’était par mégarde. Il serait alors tombé sur son livre préféré d’enfance qu’il ne l’aurait pas reconnu, tournant chacune de ses pages comme s’il les découvrait pour la première fois. Telle est l’histoire de cet homme et des rapports conflictuels qu’il entretint sa vie durant avec quelques bouquins. Quelle profonde réflexion sur la lecture ou l’humanité faudrait-il en tirer ? On ne saurait trop dire. De toute façon, un peu avant la fin, il avait pris l’irrévocable décision d’arrêter définitivement de lire.
