La frustration née de son incapacité fondamentale à aboutir son roman le conduit à ouvrir un blog modeste et confidentiel. Au départ, c’est une bulle en ligne échappant aux réseaux sociaux où il est aux abonnés absents, un espace minimaliste perdu dans la profondeur du web dont il est seul à connaître les coordonnées. Petit à petit, il fait lire, élargit le cercle de son lectorat à des membres choisis de sa famille, à des amis intéressés par ses activités scripturales, voire à quelques quidams curieux qu’il croise au hasard. Son beau monde dans la boucle, l’audience suffisante est réunie, il est un auteur pour les siens, quelques-uns, ceux qui comptent. Il est satisfait et n’en veut pas plus. Sur le blog, il publie peu mais semble vouloir signifier beaucoup. Ces textes s’apparentent à un mélange étrange de chutes de carnets, de faux aphorismes et de fulgurances poétiques diluées. On ne peut pas vraiment dire que cela soit bon, mais ça a le mérite mésestimé de la sincérité. Bref, il écrivaille et quelques-uns le suivent de loin en loin, parfois même on lui en parle, rarement sans qu’il n’engage la conversation cela dit. Insidieusement ses post s’espacent, et le rythme se ralentit encore, puis plus rien. Silence radio. Il s’avère que sa disparition n’est pas seulement numérique, du jour au lendemain, il s’évapore sans laisser la moindre trace. Un soir, il ne rentre pas du boulot, alors sa femme enchaîne les coups de fil inquiets à tous ses potes mais personne ne l’a vu. Le lendemain il ne se présente pas à son travail, il ne fait aucune apparition dans les jours qui suivent et à la fin de la semaine on reste sans l’ombre d’une nouvelle. Dans l’incompréhension la plus totale, abasourdis, ses proches se réunissent pour partager son absence. L’un d’eux convainc les autres de s’intéresser au blog, sous l’angle crypto-littéraire, peut-être y a-t-il laissé des indices… D’un même élan, ils se saisissent d’un téléphone, d’une tablette ou d’un ordinateur, et épluchent ensemble ses textes virtuels d’apparence si innocents, soudainement susceptibles de cacher des secrets. Et c’est lorsqu’ils ont tous les yeux rivés sur leur écran que les publications reprennent.
