Hier tandis que je stérai un chêne débité en bûche, j’ai ressenti une douleur fulgurante au majeur de la main gauche. Je l’ai dignement endurée sans proférer de jurons, c’est ma conception du courage. La vivacité du mal m’a permis d’écarter l’hypothèse d’une écharde et le venin commença bien vite à lanciner. Il était évident que je m’étais fait mordre ou piquer mais tout à fait impossible d’identifier mon ennemi : l’animal avait été d’une furtivité parfaite lors de son attaque éclair. La nuit suivante, mon doigt d’honneur gauche avait gonflé pour tripler de volume – le poison se diffusait de façon brûlante – et je craignais que ce boudin de chair n’explose en donnant naissance à la grouillante progéniture de cette créature mystérieuse dont j’étais devenu l’hôte. Ce cauchemar ne se réalisa finalement pas, mais ce matin j’étais enflé jusqu’au coude et j’avais une paluche comme une raquette. Mon entourage qui se veut rassurant (ou qui manque d’imagination, c’est selon) me certifia que ce n’était sûrement rien que la vulgaire piqûre d’une abeille charpentière, qu’elles nichent l’hiver sous les écorces du bois mort. À moins qu’il ne s’agisse de la guêpe maçonne… Je ne sais plus dans le détail, je me souviens seulement d’un insecte volant en rapport avec les métiers du bâtiment. Quoi qu’il en soit, je suis déçu par l’affligeante banalité de l’incident raconté de la sorte. Aux bénéfices du doute, j’aurai préféré m’être frotté à un monstre de derrière les fagots, quelque chose de plus exotique, une araignée velue ou un reptile bigarré aurait suffi à rendre l’anecdote unique. Pour me consoler, je me dis que, dans le monde des « superhéros », une telle expérience s’avère souvent fondatrice, il se peut même qu’elle révèle des pouvoirs surnaturels. Alors, je ne perds pas l’espoir de connaître le fin mot de l’histoire et l’identité de la vile bestiole qui a fait de moi sa victime. Ce soir, devant le miroir, en parcourant ces traits qui me sont encore familiers (mais pour combien de temps ?), je guette les signes avant-coureurs de ma prochaine transformation et j’attends de rencontrer enfin la bête.
