Il devait s’adresser à toutes et à tous depuis le grand pupitre et le rendez-vous promettait d’être suivi. Comme il voulait faire bonne impression – ne blesser personne dans l’auditoire – il avait pris ses précautions et les devants en se collant sur la tronche des étiquettes autocollantes. Sous la forme de messages clairs, elles annonçaient la couleur et il y en avait pour tous les goûts, bien que, d’ordinaire, on ne discute pas de ces choses-là. À en croire l’affichage sur sa face, il était féministe, écologiste, anti-raciste (et aussi anti-grosso, glotto, handicapo, homophobe), pro-bonheur, j’en passe, et des meilleures. Les étiquettes en disaient long : sur une, on apprenait qu’il était adhérent d’honneur à l’amicale des abeilles ; une autre, plus générale, le désignait comme pourfendeur d’injustices sociales en tout genre. Car il ne fallait oublier personne, dans les loges encore, il griffonnait nerveusement ses étiquettes qui finirent par couvrir l’intégralité de son visage. Vint le moment de rejoindre l’estrade. En chemin, il évita remarquablement de se prendre les pieds dans le tapis rouge. Posté devant le micro ouvert, il ne vit pas la foule du parterre et ce fut tant mieux pour la gestion de son stress. Il s’avança pour articuler son discours mûrement écrit mais rien ne sortit. Il se sentit incapable, désemparé, dépossédé de ses mots, comme bâillonné. Les étiquettes parlaient à sa place, il n’y avait plus rien à dire. Durant de gênantes minutes muettes, il se tint coi devant son public. Il crut qu’on lui jetterait des tomates pourries, qu’on lui réserverait un concert de casseroles, mais, contre toute attente, ce fut des fleurs qu’il reçut. Son silence se révéla triomphant et il eut en récompense des applaudissements retentissants qui n’en finissaient plus.