L’action se déroule à une époque relativement récente bien qu’elle paraisse lointaine, celle durant laquelle nous étions encore libres de fréquenter les bistrots. Les souvenirs qu’alors nous constituions innocemment sont devenus précieux et ils aideront à passer l’hiver car ils tiennent chaud. Ce soir-là, les amoureux ont décidé de sortir dans les beaux quartiers. Elle est dans la salle de bain, affairée devant le miroir, dans l’attente que ce dernier lui révèle la toilette à élire. Elle a déjà passé quatre tenues différentes, d’égales élégances, et finit bien-sûr par opter pour la première. Lui, il patiente, allongé sur le lit, il fume en feuilletant le recueil L’amour la poésie de Paul Éluard. Entre deux essayages, nonchalant, il tourne la tête vers la porte entrebâillée pour se rincer l’œil. Il aborde le célèbre poème La Terre est bleue comme une orange quand elle surligne de mascara son regard océan et déclare finalement être prête. Il est arraché aux vers surréalistes et s’abstient de remarquer que ce n’est pas trop tôt, ce pour quoi, si elle le savait, elle le remercierait. Ils sont rapidement dans la rue qui est animée. Sur le trottoir et sous la nuit automnale, il y a de la vie, on croise des groupes d’amis avinés, des couples bras-dessus bras-dessous qui reviennent du théâtre et – au coin de la place – un vendeur de marrons chauds avec une moustache. On ne sait pas vraiment ce que célèbrent les vitrines, mais elles sont lumineuses. Les amoureux marchent jusqu’à entrer dans ce bar branché où il fait bon. Il est bondé mais on leur trouve par bonheur une place. Ils s’approprient l’espace en posant leur manteau puis leur cul sur les chaises, leurs coudes sur la table. L’ambiance est agréable, du jazz et quelques éclats de rires courent la salle. Elle est toute sourire et, excitée par sa gourmandise, se jette sur le menu des tapas sophistiquées et hors de prix. Lui, par automatisme, a saisi la carte des cocktails. Il envisage un Blue Lagoon pour commencer. Cette consommation pourrait satisfaire de légitimes envies d’évasion. Il remarque aussi que la liqueur curaçao entre dans sa composition. Ainsi – se dit-il – il n’y a pas que la Terre qui est bleue comme une orange.
