Dans sa bibliothèque, les classiques ne prennent pas la poussière. Tous les jours, il leur rend visite en début d’après-midi. Après avoir déjeuné en lisant, regardant ou écoutant le journal, il se retire pour prendre son repos. Il a constaté à l’usage que la station horizontale facilite considérablement sa digestion des dernières actualités. Il mange frugalement alors ce n’est jamais son repas qui l’indispose. En revanche, avec l’âge, les nouvelles qui lui parviennent de par le vaste monde lui pèsent de plus en plus.

La bibliothèque recouvre un mur entier de la chambre. En se dirigeant vers son lit, sur la haute étagère consacrée à la philosophie, il se saisit d’un volume au hasard. Pour assurer le caractère aléatoire du tirage quotidien, c’est le seul rayonnage qui échappe à l’ordre alphabétique et dont il mélange soigneusement les références chaque semaine. Ainsi, est-il assuré de piocher à l’aveugle sa lecture de sieste. Le choix importe peu, ses yeux se fermeront de toute façon au bout d’une paire de paragraphes, d’une page tout au plus. L’ouvrage élu du jour est l’Éloge de la folie d’Érasme. Il s’installe sur la couverture et laisse le livre s’ouvrir de lui-même entre ses mains. Il chausse ses lunettes et tombe sur la phrase suivante :

« Eh bien, toute la vie des hommes est-elle autre chose qu’une pièce de théâtre, où chacun fait son entrée avec un masque différent, et joue son rôle à lui, jusqu’à l’heure où le meneur de jeu le renvoie de la scène ? »
Au-delà des époques, si étranges soient-elles, l’intemporalité de la parole des sages demeure d’une acuité stupéfiante.