Payer pour rouler comme un escargot m’est insupportable, aussi je quitte l’autoroute dès que possible, quarante minutes de bouchons et – c’est bon – j’ai mon compte. Dans cette zone périphérique quelconque et à cette heure hors d’usage, je n’ai guère de choix pour me sustenter. L’enseigne monumentale d’un fast-food se dresse sur ma route et je bafoue instantanément tous mes principes moraux en la matière. Je sais qu’ils reviendront m’assaillir de culpabilité une fois l’ingurgitation complète, mais à cet instant, le ventre vide, je leur préfère la malbouffe. M’apprêtant à sortir de mon véhicule, tandis que j’élabore mentalement mon menu, je suis retenu dans mon élan de goinfrerie par une vision. Ma vitre encore entrouverte donne sur une poubelle du restaurant au pied de laquelle évolue un moineau monstrueux. Son obésité lui donne la forme d’un ballon à plumes. Au milieu des détritus dégoulinants, il a le bec enfoui dans un cornet de frites et la queue coincée dans une boîte de nuggets. Considérant le ridicule de ses ailes sur ce corps trop gras, je conclus que le piaf patapouf est incapable de voler. Une association d’idée me rappelle l’albatros baudelairien lui aussi empêché d’être porté aux nues, certes pour d’autres raisons. Je m’amuse de la comparaison quand le moineau hors normes s’arrache brusquement à son festin de fritures pour se tourner vers moi. La bête mutante me regarde droit dans les yeux avec une intensité rare et un air mauvais. Puis, sans rompre le contact visuel, le monstre s’avance à ma rencontre de sa démarche chaloupée. Ses pattes engluées dans une flaque visqueuse de soda le ralentissent et pourraient aussi me laisser le temps de réfléchir à la meilleure option en pareille situation, mais je n’y parviens pas. La créature, elle, approche, lourdement mais sûrement. Mon effroi est décuplé à la vue de ses congénères tout aussi disproportionnés qui lui emboîtent le pas. C’est une armée de poids qui marche sur moi. Pris de panique, je remonte la vitre, démarre en trombe et m’enfuis. Tant pis, je mangerai un autre jour.