Convertie à la modernité, Adélaïde ne se sépare plus de son smartphone pour écrire dans les bistrots. Elle l’a en mains qu’elle soit au comptoir, calfeutrée au fond de la salle ou à se prélasser en terrasse. Devenue petite Poucette, Adélaïde est une écrivaine digitale, ses deux doigts préhenseurs appliqués à la saisie de ses chroniques historiques. Cet appareillage lui apporte toute la discrétion requise à la poursuite de son travail. Évidemment elle regrette le sacrifice de sa plume mais comme elle ne saurait se résoudre à ne plus la voir danser sur ses pages lignées, Adélaïde se rachète le soir, tard, quand dans son étroite chambre estudiantine elle reprend de façon manuscrite la production diurne, telle une moniale copiste médiévale. Ce jour-là, dans un bar branché à l’ambiance musicale douteuse, elle est assise sur un tabouret haut, les coudes posés sur les hanches. Elle rédige les pérégrinations d’un troubadour – personnage secondaire d’une saga qu’elle achève – quand une douleur fulgurante à la main interrompt son récit. Par un réflexe récemment contracté au contact ténu de son téléphone, au mépris du mal, elle fait une recherche en ligne et visite divers forums médicaux. Le diagnostic est sans appel. Adélaïde souffre d’une tendinite aux pouces, inflammation des tendons que les anglo-saxons ont baptisé avec justesse thumb text injury (littéralement, blessure textuelle des pouces). À trop vouloir être en phase avec son époque, elle en éprouve les maux.