Quand j’avais encore la fantaisie d’une occupation professionnelle, comme tout un chacun en cette pénible situation, il convenait que je m’en divertisse. Et jadis, pour égratigner mon ennui salarié ordinaire, j’ai inventé un super-héros. L’idée m’est venue tandis que je me coupais l’index avec une vulgaire lettre manuscrite, rappel douloureux des redoutables pouvoirs du papier. Paper man est né de cette blessure.
Au début, j’ignorais tout à son sujet, sinon qu’armé d’une simple feuille volante, il était en mesure d’égorger d’un recto verso quiconque se dressait en travers de sa route. Mon hémorragie endiguée, son portrait se précisait. Maîtrisant à la perfection l’art de l’origami, Paperman serait également en mesure de plier à sa guise n’importe quel bout de papier pour donner formes et vies à toutes sortes d’armes incroyables et de fidèles acolytes. D’ailleurs, dans un chapitre rétrospectif, nous découvririons qu’au cours de ses années d’apprentissage, Paperman a été formé au Japon par les dépositaires de traditions millénaires bouddhistes, non sans rapport avec la véritable invention de l’imprimerie. Sa quête et ses nobles causes ne font pas l’ombre d’un doute : Paperman lutterait pour la défense des métiers du livre et de l’édition papier. Il volerait au secours des librairies rurales, à la rescousse des éditeurs indépendants, œuvrerait pour la défense des bibliothèques mal dotées, il ferait couler beaucoup d’encre et manger les imprimeurs. De nombreux auteurs en feraient leurs choux gras.
Bien qu’élaborée à partir d’un matériau prétendu désuet, la politique planétaire de renseignement de Paperman reposerait sur l’envoi d’avions en papier qui couvriraient les territoires du ciel et lui reviendraient en portant sur leurs frêles ailes les nouvelles de tous horizons. Un réseau de communication aussi propre que performant. Évidemment, il reste bien des choses à définir. Quant à son costume, il serait en papier, certes, mais faut-il encore en dessiner le patron. Pour autant, certains éléments paraissent spontanément évidents : parmi les boss de fin auxquels Paperman serait confronté figure en première ligne un alter ego de Jeff Bezos, le directeur d’Amazon, tout aussi diabolique que l’original. Les membres du GAFA constitueraient certainement la tétrade ennemie fondamentale. Reste même pour moi secrète l’identité de ce super-héros en puissance. Je suppute qu’il puisse s’agir d’un modeste employé de quelques structures éditoriales marginales ou revendeurs livresques de seconde zone, un factotum discret sans histoire, mais je ne voudrais pas trop m’avancer.
Quoi qu’il en soit, qui qu’il puisse être et où qu’il se cache, je pense souvent à Paperman et m’en languis. Car par les temps qui toussent à perdre haleine nous aurions grand besoin de lui.
